J’évoquerai souvent Marguerite Duras dans ce blog. Ses œuvres m’ont en quelque sorte préservée du pire, à un moment où j’étais oppressée par des idées dangereusement sombres.
C’était il y a si longtemps !
Je vivais à Marseille.
La vie ne cessait de me décevoir.
Je me sentais profondément seule !
Un barrage contre le pacifique
Je ne sais plus comment « Un barrage contre le pacifique », écrit par Marguerite Duras en 1950, pendant la guerre d’Indochine, se retrouva entre mes mains. Ce fut une révélation, et plus encore, une bouée de sauvetage.
Durant une semaine, j’ai lu, d’une traite, plus de vingt de ses merveilleux livres. Dans leurs décors, leurs personnages, leurs états d’âme, c’est moi que je retrouvais, c’en était presque indiscret, trop intime. Plus que tout, il y avait l’Indochine, la vie coloniale, la mousson, le Mékong, là où Marguerite était née, en 1914, où elle avait grandi, jusqu’à son retour en France après l’obtention de son baccalauréat à Saigon. J’avais obtenu le mien à Vientiane au Laos.
Je me souviens de ce passage du livre, L’amant, me rappelant mes promenades sur les rives luxuriantes du fleuve Mékong :
C’est donc pendant la traversée d’un bras du Mékong sur le bas qui est entre Vinhlong et Sadec dans la grande plaine de boue et de riz du sud de la Cochinchine, celle des Oiseaux.
Je descends du car. Je vais au bastingage. Je regarde le fleuve. Ma mère me dit quelquefois que jamais, de ma vie entière, je ne reverrai des fleuves aussi beaux que ceux-là, aussi grands, aussi sauvages, le Mékong et ses bras qui descendent vers les océans, ces territoires d’eau qui vont aller disparaître dans les cavités des océans. Dans la platitude à perte de vue, ces fleuves, ils vont vite, ils versent comme si la terre penchait.
Le goût d’écrire inspiré par Marguerite Duras
Sachez que, après cette semaine de lecture passionnée et passionnante, j’avais changé. Une lucidité nouvelle avait transformé le regard que je portais sur autrui. Étais-je en train de renaître ? Je voulais tester cette transformation ; je me mis à l’épreuve ; je suis partie seule vivre sur l’île de Noirmoutier pendant une semaine, curieuse de savoir comment je réagirai en ce milieu inconnu, privée de repères.
Devinez-vous ce qui s’est passé ?
Je vous le donne en mille !
J’ai écrit !
Pour la première fois !
Une nouvelle que je n’ai jamais faite lire à qui que ce soit. Je la devais à Marguerite Duras et je l’en remercie encore, du fond du cœur. Ce court récit exutoire, mise en scène étrange d’un suicide annoncé, inspiré par sa si particulière façon d’écrire, avait posé la première pierre des romans que je bâtirai, bien plus tard.
Marguerite m’avait poussée à écrire, m’avait montré que l’écriture pouvait être salvatrice ; les mots percutants soulignés dans son livre, Écrire —Se trouver dans un trou, au fond d’un trou, dans une solitude quasi totale et découvrir que seule l’écriture vous sauvera — ont peuplé mon esprit pour toujours.
Marguerite Duras adorait Agatha Christie
Peut-être était-ce Marguerite qui m’avait également, à l’époque, attirée vers le roman policier.
Dans son impressionnante biographie de Marguerite Duras, Laure Adler, nous explique son rapport à Agatha Christie :
Comme elle, elle est fascinée par le côté ordinaire du crime et par la banalité — apparente — de la personnalité des criminels. La différence entre un fou et un être normal n’apparaît qu’après le crime. Ce n’est pas dans le camp de la victime qu’elle se situe mais dans celui qui commet l’acte. C’est la destruction de soi-même à travers la mort qu’on inflige à un autre, qui la captive.
Dans un numéro des cahiers Duras, on peut lire également :
Les œuvres de Marguerite Duras ont souvent pour sujet le meurtre. Comme le souligne Anne Cousseau, « le crime est un vecteur privilégié du regard sensible que Duras porte sur les rapports de l’être humain au monde. Il est aussi un lieu poétique inattendu ».
En s’immergeant dans le récit de Dix heures demie du soir en été, cet intérêt de Marguerite pour le crime est manifeste ; voici le début de ce roman :
— Paestra, c’est le nom. Rodrigo Paestra.
— Rodrigo Paestra.
— Oui. Et celui qu’il a tué, c’est Perez. Toni Perez.
Sur la place, deux policiers passent sous la pluie.
— Á quelle heure il a tué Perez ?
Le client ne sait pas au juste, au début de l’après-midi qui se termine en ce moment. En même temps que Perez, Rodrigo Paestra a tué sa femme. Les deux victimes ont été trouvées il y a deux heures, au fond d’un garage, celui de Perez.
Dans le café, déjà, l’ombre a gagné. Au fond, sur le bar mouillé, des bougies sont allumées et leur lumière se mélange, jaune, à celle, bleutée, du jour mourant L’averse cesse comme elle est venue, brutalement.
Dans tous mes romans, même si certains sont davantage inscrits dans les genres de la science-fiction ou du fantastique. il y a toujours une intrigue policière, même minoritaire.
Cette dimension prend toute la place, inverse les proportions, dans ma nouvelle série : Les enquêtes de Lucrèce Camilleri et Julius Lictor.
Deux enquêtes publiées, une troisième en cours d’écriture, à l’ombre protectrice de Marguerite Duras, vraiment très souvent.
Marguerite Duras … l’extrême déconcentration
Dans le livre, Les lieux de Marguerite Duras, Marguerite confie à Michelle Porte :
C’est sans doute l’état que j’essaie de rejoindre quand j’écris : un état d’écoute extrêmement intense, voyez, mais de l’extérieur. Quand les gens qui écrivent vous disent : quand on écrit, on est dans la concentration, moi, je dirais : non, quand j’écris, j’ai le sentiment d’être dans l’extrême déconcentration, je ne possède plus rien du tout, je suis moi-même une passoire, j’ai la tête trouée. Je ne peux m’expliquer ce que j’écris que comme ça, parce qu’il y a des choses que je ne reconnais pas, dans ce que j’écris. Donc, elles viennent bien d’ailleurs, je ne suis pas seule à écrire quand j’écris. Mais ça, je le sais. La prétention, c’est de croire qu’on est seul devant sa feuille alors que tout vous arrive de tous les côtés. Évidemment, les temps sont différents, ça vous arrive de plus ou moins loin, ça vous arrive de vous, ça vous arrive d’un autre, peu importe, ça vous arrive de l’extérieur.
Ce qui vous arrive dessus dans l’écrit, c’est sans doute tout simplement la masse du vécu, si on peut dire, tout simplement… Mais cette masse du vécu, non inventoriée, non rationalisée, est dans une sorte de désordre originel. On est hanté par son vécu. Il faut le laisser faire.
Marguerite Duras … la folie d’écrire
Et dans son livre, Écrire, Marguerite dit aussi :
Autour de nous, tout écrit, c’est ça qu’il faut arriver à percevoir, tout écrit.
Il y a une folie d’écrire qui est en soi-même, une folie d’écrire furieuse mais ce n’est pas pour cela qu’on est dans la folie. Au contraire. L’écriture c’est l’inconnu. Avant d’écrire on ne sait rien de ce qu’on va écrire. Et en toute lucidité. C’est l’inconnu de soi, de sa tête, de son corps. Ce n’est même pas une réflexion, écrire, c’est une sorte de faculté qu’on a à côté de sa personne, parallèlement à elle-même, d’une autre personne qui apparaît et qui avance, invisible, douée de pensée, de colère, et qui quelquefois, de son propre fait, est en danger d’en perdre la vie. Si on savait quelque chose de ce qu’on va écrire, avant de le faire, avant d’écrire, on n’écrirait jamais. Ce ne serait pas la peine.
C’est très exactement dans cet état d’esprit que je suis lorsque j’aborde la conception d’un roman. C’est le préalable au processus d’écriture qui va s’enclencher, avancer à tous petits pas, grimper une première marche, puis attendre … jusqu’à ce que ce quelque chose venu d’ailleurs, dont parle Marguerite Duras, arrive et m’ouvre les portes de l’inconnu.









