Dans ma présentation sur ce site, j’ai évoqué Pierre Magnan, cet homme plein d’humour au regard malicieux avec qui j’ai eu la chance et le plaisir de converser quelques fois. Certains de ses passionnants polars, liés à la Provence, ont marqué mon esprit, comme « Le commissaire dans la truffière » où le commissaire Laviolette mène l’enquête, assisté de Roseline, la magnifique truie chercheuse de truffes.
Rappelons les prix décernés à certains romans de Pierre Magnan :
- « Le Sang des Atrides », prix du Quai des Orfèvres. en 1978,
- « Le commissaire dans la truffière », prix du meilleur roman étranger, décerné en Suède, en 1983,
- « La Maison assassinée », prix RTL grand public et Prix Mystère de la critique, en 1985,
- « Les Secrets de Laviolette », prix de la nouvelle du Rotary Club, en 1992.
Je suis admirative de son impressionnante production romanesque, des adaptations de ses histoires en films, en séries télévisées telles les enquêtes du commissaire Laviolette, Victor Lanoux y jouant le rôle du commissaire, autant d’œuvres situant toutes leur action dans ce qui s’appelait les Basses-Alpes jusqu’en 1970, avant d’être rebaptisées, Alpes de Haute-Provence, mon pays d’adoption.
Lorsque la vie m’a guidée et installée en cette superbe région, en plein cœur des somptueux champs de lavande, où j’ai appris à différencier la variété Lavandula angustifolia, aux senteurs douces et fines, de la lavande aspic, et de leur hybride, les lavandins aux parfums plus camphrés, là où je déguste de délicieuses omelettes de truffes noires, du miel de lavande, l’amanite des césars communément appelée oronge, le Banon, ce fromage au lait cru de chévre plié dans sa feuille de châtaignier, que le monde entier recherche, ce fut un grand bonheur et le feu vert attribué à mon entrée en écriture.
Le commissaire dans la truffière
Ce récit policier se déroule entièrement sur le terroir où je réside depuis 1990. J’y ai reconnu les paysages, les traditions, les mentalités, l’accent et les expressions provençales, les jeux de cartes dans les cafés, les compétitions boulistes, tout ce qui faisait le charme de la Provence authentique décrite à la manière de Marcel Pagnol. En savourant chacune de ses lignes, je suis littéralement tombée amoureuse de Roseline, l’énorme truie, toute rose, et formidablement intelligente.
J’ai du mal à concevoir un seul de mes romans dépourvu du moindre animal. Alors, quand j’ai découvert Roseline … une vraie joie.
Voici quelques extraits tirés du « commissaire dans la truffière » pour que vous vous fassiez une idée de cet animal extraordinaire.
Roseline, enquêtrice
« Allez, Roseline ! Encore une, va ! Cave-m ’en encore une ! »
Couché sur le flanc, un brin d’herbe aux lèvres, la tête sur la main, Alyre Morelon flattait Roseline de la voix et du geste. Et Roseline lui léchait tendrement la barbe avec sa langue qui fleurait bon la truffe fraîche. Elle poussait en même temps de courts grognements satisfaits. »
« Roseline était la seule truie du canton qui avait la chance de mourir de vieillesse. Ses énormes cuisses ne seraient jamais frottées de sel pour s’imprégner de salpêtre et devenir jambons. Jamais son lard ne serait fondu en grignons. Roseline était cette femelle rarissime qui déterre les truffes sans les manger, sauf évidemment lorsqu’on lui en offre une en récompense. »
« Alyre s’aperçut que dans la pénombre, de l’autre côté des joueurs, à califourchon sur une chaise comme lui, et roulant une cigarette comme s’il voulait l’imiter, il y avait cet homme au regard lourd qui ne disait rien, mais qui observait attentivement, comme Alyre le faisait de son côté, l’autre profil des joueurs de cartes.
On avait appris qu’il était quelques chose dans la police et qu’il enquêtait ici sur ces disparitions « dans l’intérêt des familles », parait-il. […] Et si je lui en parlais, à celui-là, de ma truie ? Puisqu’il s’intéresse aux familles des hippies, il peut aussi s’intéresser à ma truie, non ? Il me semble depuis quelques temps, c’est un pressentiment… qu’elle est menacée, ma Roseline. »
« Vers onze heures, on vit arriver Alyre Morelon, de sa ferme voisine, par la traverse des Bonnes Rues. Il tenait en laisse une Roseline frais étrillée qui gourmandait un peu des babines. Roseline aimait le monde et le bruit. Et Alyre aimait tellement sa truie que, des dimanches comme celui-ci, il l’amenait sur place, assister à la partie de boules. Au début, ça faisait rire les hommes.
Mais, depuis qu’ils savaient tous qu’à elle seule, Roseline était capable de caver six kilos de truffes par jour, un certain respect entourait cette travailleuse. Et quelques-uns même, au grand orgueil d’Alyre, se baissaient pour lui gratter la tête. […] Quand les parties se déplaçaient d’un bout de la place à l’autre, les badauds les suivaient pour se reformer en ellipse autour d’elles ; sauf l’un d’entre eux, mains au dos, qui triturait ses phalanges invisibles et glissait souvent de furtifs regards vers la remise de l’Hôtel des Fraches.
Alyre s’approcha de celui-ci pour le saluer. Mais alors qu’il lui tendait la main, Roseline hurla si fort et si longtemps que le tireur émérite qui visait à ce moment-là, rata sa boule avec une terrible imprécation. « Mais tu as fini, Roseline, de crier à l’assassin ? » dit Alyre. Roseline reculait de tout le poids de ses cent quatre-vingts kilos ; Roseline vous perçait de plus belle le tympan. Elle vous désagrégeait la volonté. Ses appels à l’émeute affolaient tout le monde. »
« Viens, Roseline ! Foutons le camp ! »
Mais Roseline résistait toujours passivement. Son groin traçait un sillon dans les feuilles mortes.
« Qu’est-ce que tu as encore ?
Cro ! fit Roseline.
Elle avait la même attitude que lorsqu’elle détectait une truffe. A l’arrêt. Le groin soufflant. D’une immobilité absolue. Alyre s’accroupit à côté d’elle.
« Oh ! De Dieu ! Roseline ! »
Alyre, de sa main libre, venait de saisir, dans les feuilles mortes, juste sous la bure de la truie, un objet qu’il n’en finissait pas de tirer, de dérouler, d’élever devant ses yeux pour en comprendre la nature. Il mit quelques secondes à l’identifier.
« De Dieu, Roseline ! Tu sais ce que c’est, ça ? C’est cette espèce de collier qu’ils portent tous les va-nu-pieds ! C’est un scapulaire ! C’est en boules de cyprès ! Y a une espèce de carnet rond pendu au bout ! De Dieu, Roseline ! Courons ! Foutons le camp ! Je crois que tu viens de découvrir un drôle de pot aux roses ! »
Roseline, à jamais !
Roseline avait trouvé le meurtrier !
Alyre Morelon l’aimait !
Quelle belle histoire !
Je savais que les truies étaient utilisées pour chercher des truffes, mais je pensais qu’on leur préférait les chiens. J’appris que les chiens devaient d’abord être dressés pour accomplir cette délicate mission. En témoignage de leur fidélité envers le maître, ils acceptaient de chercher des truffes, pour lui faire plaisir et moyennant quelques récompenses en croquettes. Les truies, elles, adoraient les grignoter et les cherchaient donc spontanément pour s’en régaler, ce qui les rendaient bien plus efficaces. Pierre Magnan m’en a bien persuadée.
Au moment où je m’apprête à remettre en scène, dans la suite des enquêtes de Lucrèce Camilleri et Julius Lictor, le beau chat blanc de race angora turc nommé Carabas, dont Lucrèce était tombée amoureuse dans « La clinique du lendemain », je doute encore et me demande si Carabas deviendra ou non un assistant capable, grâce à son sixième sens, d’orienter le profilage de Lucrèce.
En pensant à Roseline, je peux malgré tout affirmer que oui.