La paire d’As : l’idée, son titre et son image
Créer une histoire, c’est comme jouer aux cartes ; que ce soit au tarot, au poker, ou autre, il faut d’abord battre le jeu, en distribuer des cartes, les prendre en main, les soulever délicatement et, à l’abri des regards, découvrir les chiffres et les images qui seront le point de départ de la stratégie à mettre en œuvre.
Pour vous parler de l’esprit créateur, j’ai joué.
Les deux premières cartes furent l’as de pique et l’as de carreau.
Voici ce qu’elles m’ont inspiré.
Si le jeu se déroule en lui-même, sans rien produire de durable ni de vivant, c’est qu’il n’était que jeu ; dans le cas contraire, on l’appelle travail créateur. […} Ce n’est pas l’intellect mais l’instinct de jeu qui, sous l’action d’une poussée intérieure, s’occupe de produire du nouveau. L’esprit créateur joue avec les objets qu’il aime. […] Très peu de créateurs ont échappé au reproche d’enfantillage.
Carl. Gustav. Jung, L’âme et la vie.
Je fais volontiers mienne cette maxime du scribe égyptien, Any : Pars toujours dans la bonne direction, tu te faciliteras le chemin du retour. Donc, depuis mon tout premier livre, mon processus créatif est, à peu de choses près, toujours le même.
Une idée pointe le bout de son nez.
Elle peut être issue de la vie matérielle : la nature, les voyages, l’actualité, les art plastiques, la musique, la littérature, la danse, l’histoire, les sciences …
Elle est parfois le fruit de rencontres réelles ou virtuelles…
Elle est souvent née d’un rêve …
L’idée germe…
… implantée en l’esprit, telle une graine de tournesol déposée généreusement par un rouge-gorge sur un terreau fertile.
Premier jeu : doter l’idée d’un titre
Pour que l’acte créateur puisse s’enclencher, il m’est nécessaire de commencer par trouver un titre, même s’il est appelé à se modifier plus tard.
Pourquoi inventer un titre alors que le livre n’existe pas, que l’histoire elle-même en est à peine à ses balbutiements ?
Un psychanalyste en décrypterait probablement la signification imprimée au fin fond de mon subconscient, moi, je ne sais pas trop !
Peut-être s’agit-il de calmer un moment insécure quant au devenir possible de la matérialisation de l’idée de départ ? Ou bien, est-ce une anticipation rassurante, un fil conducteur. un garde-fou même, destiné à ne pas perdre de vue le cadre de référence du roman.
Nommer l’idée, c’est aussi, d’emblée, lui offrir une identité, une forme, une existence sociale.
Chasses en cours, un titre né de l’émotion.
L’idée annonciatrice de mon roman Chasses en cours avait été fulgurante
Elle m’avait littéralement vampirisée.
M’étant trouvée par hasard — bien que je ne croie plus au hasard depuis longtemps— devant un reportage sur la chasse à courre diffusé à la télévision, je fus profondément bouleversée. Un magnifique cerf, effrayé par le son des cors de chasse, extenué après avoir couru pendant des heures, acculé par des meutes de chiens courants enragés, à bout de forces, se laissait dévorer les chairs, au son de l’hallali. Le regard pathétique de ce roi des forêts resta gravé en ma mémoire, obsédant. Alors, j’ai lu « La dernière Harde » de Maurice Genevoix. C’était l’histoire du cerf, Le Rouge, et de la fascination réciproque qui s’exerce entre lui et un homme, jusqu’à l’affrontement final, ce que l’on pressent dés les débuts du livre :
Il y aurait, dans l’épaisseur des arbres, la bête vigoureuse et rusée, sa vie ardente, inquiète, tenace ; au loin, quelque part sous les arbres, il y aurait ce même corps magnifique, plus parfait encore qu’aujourd’hui, la beauté de ses lignes en mouvement, de sa couleur, de sa couronne luisante et rameuse : un secret de tous inconnu, une vie splendide cachée au cœur des bois. Mais dans la même forêt il y aurait aussi un homme. Et celui-là, seul entre tous, connaîtrait le secret de cette vie. De loin, hors des limites où ses regards pourraient atteindre, il verrait le grand cerf rouge. Il le verrait marcher, s’arrêter tout à coup, frémissant ; écouter, humer le vent de ses narines ouvertes. Avant même de le poursuivre, il l’aurait déjà rejoint, son désir l’aurait mêlé à lui, le ferait trembler avec lui, embrouiller avec lui le dédale patient de ses feintes, devancer son élan pour les longues refuites au galop.
Ainsi sont nés Cervus, le cerf de Chasses en cours, vu en rêve, tel que décrit dans mon roman, et Lucrèce, ce personnage prêt à tout pour que Cervus ne subisse pas le sort du cerf Le Rouge, final que je ne suis pas parvenue à lire jusqu’au bout, tellement mes yeux étaient embués de larmes.
Une autre émission de télévision, quelques jours plus tard, montrait des chasseurs se préparant à faire une battue aux sangliers. À l’orée de la forêt, ils avaient apposé une pancarte d’avertissement : « Chasse en cours » ! Je me suis mise à rire ! Quel super titre ! Il me faudrait juste ajouter un S à chasse, car dans mon futur livre, il y aurait diverses formes de chasses.
La clinique du lendemain, un titre plus original que clinique Beausoleil ou Beaurepaire
Dans le cas de cette seconde enquête de mes héros, Lucrèce Camilleri et Julius Lictor, imaginer un titre fut plus complexe. Dans Chasses en cours. leur première enquête, les aspects psychiatriques de l’affaire avaient mobilisé mes souvenirs du temps où j’animais des ateliers d’art-thérapie dans une clinique neuropsychiatrique ; brève mais marquante expérience. J’avais besoin de savoir ce qu’était devenue Lucrèce, si elle avait guéri ou non de ses troubles mentaux. L’idée était donc de lui faire retrouver Julius et de les plonger à nouveau dans un cadre où la psychiatrie aurait sa place.
Quoi de mieux que de privilégier un titre où figurerait le mot clinique !
Mais comment pourrait s’appeler cette clinique ?
J’ai chargé Julius Lictor de proposer à ma place une première réponse à cette question dans un de ses dialogues avec Lucrèce, au début du roman :
— La clinique du lendemain ? Quel nom bizarre !
— J’ai eu la même réaction que toi ! Il s’agit d’un établissement psychiatrique prenant en charge des patients atteints de dépression, de troubles bipolaires, de problèmes anxieux comme les Troubles Obsessionnels Compulsifs, de crises de panique, de phobie sociale, qui sont aux prises avec des addictions à l’alcool ou à d’autres paradis artificiels, et aussi, plus gravement, qui souffrent de psychoses. Je me suis dit que cette appellation « clinique du lendemain » signifiait peut-être une façon de promettre de belles perspectives de guérison à ses patients, de leur dire : venez, venez à nous, il ne s’agira que d’un moment un peu spécial à traverser, destiné à vous offrir rapidement des lendemains heureux, un futur plus serein.
— Oui, c’est bien vu, donner confiance en suggérant que demain tout ira mieux. En tous cas, c’est un nom plus original que clinique Beausoleil ou Beaurepaire ajouta-t-elle en riant. Mais bon, humour noir mis à part, ce nom, « clinique du lendemain », n’a pas réussi à la victime. Qui est-elle ?
J’ai retenu ce mot, lendemain, parce que je le trouvais riche de sens. Dans mon histoire, chaque lendemain du jour passé serait forcément différent : il serait envisagé sous un mode heureux ou malheureux, on ne le saurait pas tout de suite ; l’action pouvait basculer du jour au lendemain ; on pourrait aussi y essayer de deviner le lendemain de quelqu’un ou de quelqu’une, son devenir, se demander si cette enquête aurait un avenir, un aboutissement, et essayer constamment d’y prévoir les évènements du lendemain.
Second jeu : illustrer le titre
Encore plus inexplicable rationnellement, j’ai toujours eu besoin de concevoir une couverture du roman à venir, tout en sachant qu’elle serait temporaire.
Pourquoi ?
Lorsque j’écris, je pense d’abord en images. Mes scènes, je les observe comme si elles étaient filmées, peintes, dessinées. Ces visions inspirent mes mots, mes phrases, leur rythme, leurs couleurs, leurs angles de vue. Alors, pour mieux ancrer ces sensations en ma mémoire, je fabrique une couverture provisoire du roman. J’ai constaté que au moins une dominante colorée, un paysage, un visage, un objet restera présent sur la couverture définitive, réalisée en fin de partie de ce jeu littéraire.
Commencer par réaliser une image, c’est aussi une détente préalable, le plaisir de chercher des accords de couleurs, une ambiance, de me balader entre des banques d’images, de faire des montages, des recadrages, une forme de méditation joyeuse où l’esprit s’amuse, crée d’improbables contrastes, en toute impunité, environnant la gestation du récit d’un climat à haut potentiel créatif.









