Le bestiaire du crime Scène 2 – Le gatito bonito de Dali

juillet 17, 2026

Le bestiaire du crime Scène 2 – Le gatito bonito de Dali

Le gatito bonito, cela veut dire en français : le joli petit chat.

Ce gatito bonito était un ocelot domestiqué, offert à Salvador Dali par le président de la Colombie : il l’emmenait un peu partout avec lui, fermement tenu en laisse. Ses allures de léopard, son corps de félin souple et élancé avoisinant un mètre de long, deux ou trois fois plus grand qu’un chat, son pelage jaune orné de taches noires, son fier port de tête mis en valeur par un collier orné de pierres précieuses, inquiétaient les passants ; Dali les rassurait en leur affirmant qu’il s’agissait d’un chat domestique ordinaire peint dans un style op art.

En fait, ce gatito bonito s’appelait Babou. Il semble avoir été une source d’inspiration pour Dali, bien qu’on le retrouve relativement peu présent dans ses toiles où règne pourtant un véritable bestiaire fantastique.

L’harmonie viscérale et lunaire entre l’homme et le chat

Salvador Dali évoque son gatito bonito dans son journal intitulé « Le journal d’un génie » :

« La maison est remplie de tubéreuses et d’admirables odeurs. Maintenant je suis au lit. El gatito bonito ronronne et fait un bruit exactement semblable à celui de mon ventre avec ses dérèglements intestinaux. Ces deux bruits liquides et synchronisés me donnent les plus grandes satisfactions. Sentant la salive collée au coin de ma bouche, je vais m’endormir. La tramontane souffle et laisse augurer que demain, je jouirai d’une lumière matinale paradisiaque pour me remettre à ma supra-peinture du « Corpus hypercubus ».

« Gala et Juan coiffent le gatito bonito d’un chapeau de tigre avec une plume jaune et nous l’habituons à coucher dans un berceau géodésique que nous avons rapporté de Barcelone. Le crépuscule et le lever de la lune s’accordent avec les miaulements symphoniques du chat et de mon ventre. Cette harmonie viscérale et lunaire m’apprend à rendre mon « Corpus hypercubus » éternellement incorruptible. Il sera pétri dans le moule incorruptible de mon ventre et de mon cerveau. »

Babou et le « Corpus hypercubus »

Comment accréditer cette idée étrange que l’harmonie viscérale entre le ventre de l’artiste et le ronronnement de son chat puisse avoir une part de responsabilité dans cette crucifixion peinte par Dali, une de ses œuvres majeures, et dont le peintre lui-même nous dit qu’il s’agit « d’une croix hypercubique sur laquelle le corps du Christ se convertit métaphysiquement en un neuvième cube, en suivant les préceptes et discours sur la forme cubique de Juan de Herrera, constructeur de l’Escorial, inspiré de Ramon Llull » ?

Nous savons que toute l’impressionnante œuvre de Salvador Dali s’ancre sur une immense culture et une pensée riche et complexe, nourrie de mathématique, de philosophie, de métaphysique, et de toutes autres sciences.

Ce n’est pas pour autant ce que je recherche à décrypter lorsque je contemple ce tableau de Dali ; ce qui compte le plus, c’est de le ressentir, de me laisser aller en toute innocence au cœur de cette dix millionième dimension à laquelle il accède, où il m’invite à ses côtés, et où l’âme sauvage de l’ocelot Babou s’est glissée en catimini.

Je me souviens …

À Cadaqués, une présence dalinienne

Mon amoureux m’avait emmenée en Espagne ; nous avions fait une escale à Cadaqués, en Catalogne, sur la Costa Brava, dans ce charmant village aux maisons blanchies à la chaux, là où Salvador Dali avait passé une grande partie de son enfance.

Le soir tombait ; tout était somptueux … Surtout ces reflets multicolores sur la mer fière de les accueillir en ses jolies vaguelettes et de s’en parer.

Il fallait trouver un hôtel.

Sans savoir ce qui nous attendait, comme poussés par un souffle hors du temps, nous allâmes directement à « La Residencia », dans le centre de Cadaqués, hôtel situé à seulement cinquante mètres de la plage. Une chambre était disponible. Le lieu était poétique et vibrait d’intelligence ; c’était comme si l’âme de Dali respirait autour de nous, nous insufflant une part de son talent ; tout était architecturé et décoré en fonction de lui ; certaines de ses peintures, de ses sculptures, des dessins, des bijoux, des œuvres graphiques, ornaient ce lieu inouï.

Dans le hall de l’Hôtel, un touriste s’extasiait sur la qualité des reproductions de tableaux de Dali accrochées aux murs des chambres, et ce fut très amusant de voir ses yeux devenir tous ronds de surprise quand le réceptionniste, proche parent de Dali, lui rétorqua : « mais monsieur il s’agit d’œuvres originales ! »

Figueres, là où tout avait commencé

Le lendemain, nous nous rendîmes à Figueres, là ou Salvador Dali était né, là où il avait bâti son Théâtre-Musée, baptisé ainsi selon sa volonté, présenté comme l’objet surréaliste le plus grand au monde, reflétant son amour pour le théâtre, et soulignant la théâtralité de son œuvre. 

Ce fut comme être aspiré dans les circonvolutions d’un cerveau hyper créatif, un peu comme cela était arrivé à mon héroine Enlila/ Philippidine qui, tandis qu’elle courait son marathon, fut propulsée dans son propre cerveau et le visita, guidée par l’Astrocyte 218 !

Ici, à Figueres, cet artiste de génie m’offrait le privilège de côtoyer, au plus près, ses rêves, ses hallucinations, ses fantasmes, ses peurs et ses joies, ses désirs les plus intimes, ses intentions ; il me permettait de percevoir ce qui, pour beaucoup d’entre nous, rode et nous traque, enfoui dans les zones sombres et perfides de nos subconscients, m’autorisant ainsi à libérer ces traumatismes que nous préférons lâchement refouler plutôt que de les regarder bien en face pour mieux les annihiler.

En ce « Théâtre Musée », j’étais immergée dans l’univers fantasmagorique de Salvador Dali et j’y reconnaissais certains codes, signes et symboles proches des miens.

La dangereuse frontière entre le réel et l’imaginaire

Je savais que Dali était imprégné des théories de Sigmund Freud. Dans les années 1920, il avait lu son ouvrage « L’interprétation des rêves » et s’en était inspiré.

Voulant absolument forcer l’entrée farouchement verrouillée de son subconscient, il réussissait à provoquer en lui une forme de délire hallucinatoire générée par divers procédés décrits dans ce qu’il appelait la « méthode paranoïaque-critique ». Une fois parvenu en ces lieux mystérieux, il pouvait alors nous les montrer, nous en dévoiler la portée, et nous emmener nous promener avec lui le long de cette dangereuse frontière séparant le réel et l’imaginaire, au milieu de montres molles, d’œufs sur le plat sans plat, d’un compotier sur une plage, de cygnes réfléchis en éléphants, d’une girafe en feu ou d’un éléphant girafe, de papillons devenus voiles de navires, de Centaures, du Minotaure, de Gorgones, de Narcisse, du spectre de Vermeer de Delft, de Guillaume tell, d’une femme à tête de rose, ou d’un couple aux têtes pleines de nuages …

Dans tout ce fabuleux bestiaire propre à Salvador Dali, je voulais retrouver la trace de Babou.

Pourquoi ?

Parce que j’aime les chats, que j’en ai et en ai toujours eu, et que, à une exception près pour l’instant, je leur ai confié un petit rôle dans mes romans.

Alors j’ai mené mon enquête,
Alors j’ai trouvé…
… des chats volants !

Dali Atomicus, les chats volants

En 1948, Philippe Halsman, photographe américain, et Salvador Dali, tous deux passionnés de physique, fascinés par l’idée que la matière est composée d’atomes en suspension, imaginèrent et réalisèrent ensemble « Dali Atomicus, » une photographie mettant en scène des objets et des êtres vivants en lévitation, dont trois chats.

Il leur fallut vingt-six tentatives pour obtenir le résultat désiré ! Le dispositif était complexe : un assistant tenait la chaise à gauche du cadre, le chevalet et la toile étaient suspendus par des fils. D’autres assistants jetaient des chats dans le cadre ainsi que le contenu d’un seau plein d’eau, puis Dali lui-même sautait. Les chats étaient lancés horizontalement, depuis le côté. Ce n’était pas dangereux pour eux, ils n’étaient pas lâchés dans le vide, seulement propulsés comme des projectiles. Après chaque essai, il fallait les rattraper, les sécher, les consoler, et tout recommencer.

Ces trois chats étaient ainsi passés à la postérité, mais je ne voyais toujours pas apparaître Babou !

Puis, enfin, je le découvris « Au fond du terrier ».

Atomicus de Salvador Dali

La chute d’Alice au fond du terrier

Le conte « Alice au pays des merveilles », de Lewis Carroll, fut illustré par Salvador Dali.

L’illustration du premier chapitre, « Au fond du terrier », bel écho au texte de Lewis Carroll, évoquait la chute d’Alice au fond du terrier, ses sensations vertigineuses lorsqu’elle tombait, les images fugaces des êtres qu’elle croisait, avec parmi eux, à peine esquissé, l’ocelot de Salvador Dali, et puis un autre chat, noir, et une souris, et …

Je poussais un grand soupir de soulagement et pris du plaisir à relire ce passage du conte, d’un œil, tandis que, de l’autre, je contemplais Babou et me souvenais aussi qu’Alice avait un chat nommé Dinah.

« Un instant après, Alice était à la poursuite du Lapin dans le terrier, sans songer comment elle en sortirait. Pendant un bout de chemin le trou allait tout droit comme un tunnel, puis tout à coup il plongeait perpendiculairement d’une façon si brusque qu’Alice se sentit tomber comme dans un puits d’une grande profondeur, avant même d’avoir pensé à se retenir. »

« Tombe, tombe, tombe !

Donc Alice, faute d’avoir rien de mieux à faire, se remit à se parler : « Dinah remarquera mon absence ce soir, bien sûr. » (Dinah c’était son chat.) « Pourvu qu’on n’oublie pas de lui donner sa jatte de lait à l’heure du thé. Dinah, ma minette, que n’es-tu ici avec moi ? Il n’y a pas de souris dans les airs, j’en ai bien peur ; mais tu pourrais attraper une chauve-souris, et cela ressemble beaucoup à une souris, tu sais. Mais les chats mangent-ils les chauves-souris ? »

Au fond du terrier de Salvador Dali

De Babou à Carabas, l’heure du crime

Pourquoi ai-je donc eu envie d’affilier le gatito bonito à cette catégorie de mon blog, « Le bestiaire du crime » ? Ni Dali, ni Babou, n’ont été des criminels ou des policiers !

Salvador Dali aurait-il peint des crimes ?

La synchronicité toujours vivace autour de moi m’apporta instantanément la réponse.

Avant de refermer ce chapitre de mon blog, en feuilletant encore les pages où l’univers onirique et surréaliste de Dali me happe et m’enivre de rêves obsédants, je suis tombée en arrêt sur cette lithographie portant le titre :
Le crime.

Dali a peint cette scène de meurtre en 1967.

Le crime de Salvador Dali

On y est placé, en compagnie de trois spectateurs, face à une scène de théâtre, et, sur cette scène, une lutte violente entre deux personnages se déroule sous le regard narquois d’un croissant de lune.

J’agrandis l’image …
N’y aurait-il pas un gatito bonito dissimulé dans un coin ?

Dans presque tous mes romans, un chat, une chatte, sont là, veillant sur mes héroïnes, couples indissociables :

Meissa et Enlila,
Boudu et Myette,
Isida et Violette,
Carabas et Lucrèce !

Carabas, le chat blanc angora turc, d’abord apparu dans les visions de Lucrèce Camilleri, puis devenu bien réel, l’a guidée, l’a réconfortée, entre les lignes de mon roman « La clinique du lendemain ».

Son rôle sera plus intense, plus insolite aussi, dans l’histoire que je commence à écrire ; cette fois, il sera un acteur à part entière dans cette nouvelle affaire de crime que Lucrèce Camilleri et Julius Lictor auront à résoudre.

Et soyez assurés que je ne craindrai pas d’exagérer les performances de ce noble animal puisque Dali a écrit dans son « journal d’un génie » :

« L’unique chose dont le monde n’aura jamais assez est l’exagération. Cela fut la grande leçon de la Grèce antique. […] Car si, en Grèce, il est vrai que l’esprit apollonien atteignit la plus haute des mesures universelles, il est encore plus vrai que l’esprit dionysiaque surpassa toutes les démesures et toutes les exagérations. »

À lire aussi

L'auteure

Marguerite Duras dit : c'est impossible de parler à quelqu'un d'un livre qu'on a écrit ! Amis lecteurs, ce site vous dévoile tous les secrets de mon univers littéraire, rien que pour vous.

Commander mes livres

Laisser un commentaire