Inventer le nom de mes personnages est une aventure particulière presque aussi imprévisible et parsemée d’embûches qu’écrire le roman où ces héros seront à l’œuvre !
Dans le cas de Lucrèce Camilleri, l’héroine de « Chasses en cours », puis de « La clinique du lendemain », et bientôt de la troisième enquête qu’elle va assurer en tant que profileuse de la PJ, choisir son identité fut un véritable parcours du combattant.
Tout commença en chansons
Vous connaissez sûrement cette chanson de Jacques Brel :
Rosa, rosa, rosam
Rosae, rosae, rosa
Rosae, rosae, rosas
Rosarum, rosis, rosis
C’est le plus vieux tango du monde
Celui que les têtes blondes
Ânonnent comme une ronde
En apprenant leur latin
Un matin, ces paroles, rosa, rosa, rosam, rosae, rosae, rosa
rosae, rosae, rosas, rosarum, rosis, rosis, se mirent à trotter dans ma tête comme un fougueux cheval filant à vive allure, faisant jaillir l’écume d’un bord de mer tombé sous son charme.
Elles se déclinaient au rythme d’un poème familier, ancré dans ma mémoire depuis mes douze ans.
Sublimées par la voix de Jacques Brel, elles m’embarquèrent en plein cœur de ces années de jeunesse où j’apprenais les déclinaisons latines.
Quand toutes les déclinaisons mènent à Rome
Je chantonnais sans arrêt : rosa, rosa, rosam, rosæ, rosæ, rosa,
rosæ, rosæ, rosas, rosarum, rosis, rosis.
Je reconnus bien vite, en ce refrain, la première déclinaison latine que j’avais apprise par cœur à l’école, durant mes tendres années. Fallait-il la relier à mon projet d’écriture ?
S’agissait-il de synchronicité, cette sorte de coïncidence bizarre et troublante entre une préoccupation du moment et une information extérieure, sans lien apparent, mais prenant un sens profond et donnant une indication sur des voies à suivre, phénomène inexplicable qui se produisait chaque fois que l’intention d’écrire s’enracinait en mon corps avec force ?
J’ai cherché à comprendre la raison d’être de cette chanson ayant fait irruption en mon esprit au moment même où je cherchais le nom de mon personnage ; elle était si prégnante en mon esprit !
Ce clin d’œil à la langue latine et, bien évidemment, à mon grand intérêt porté à l’histoire de la Rome antique, ne pouvait pas me laisser indifférente. Il me guidait et m’offrait un premier indice pour choisir le nom de mon intrépide profileuse : il jouirait d’une résonance l’affiliant à la civilisation romaine.
Mon vieux Gaffiot allait-t-il tout me conter ?
Mes réflexes d’assidue écolière vinrent à ma rescousse. Je partis chercher, au fin fond d’un meuble de rangement oublié dans un coin de grenier, mon vieux Gaffiot, ce dictionnaire illustré latin-français, publié en 1934, conçu par l’illustre philologue Félix Gaffiot.
Cet impressionnant ouvrage de 1700 pages était un de mes livres rescapés de nombreux déménagements familiaux où il avait fallu en abandonner beaucoup d’autres. Il était gros et lourd, très encombrant, mais avait réussi malgré tout à se faire tout petit dans mes bagages. De nos jours, il était là, archivé sur un rayon d’une armoire, et attendait … m’attendait.
Mon beau Gaffiot, le retour en grâce
Quand le moment fut venu de rendre à mon Gaffiot son rôle de consultant privilégié, je fus ravie de constater qu’il n’avait pas trop souffert de l’usure du temps ; sa reliure était un peu déchirée mais tenait encore les pages bien serrées les unes contre les autres : la photographie, présente entre la première de couverture et la page de titre, montrant l’arc de Titus et le Colisée, était un peu défraichie, mais elle m’envola instantanément jusqu’à Rome ; je m’y sentis virtuellement aussi bien accueillie qu’en ces heures studieuses où je déchiffrais les textes des auteurs latins, guidée par ses définitions, ses citations, et ses jolies et évocatrices figurines.
J’ai tourné, tourné, et encore tourné, ces feuillets légèrement jaunis, exhalant une précieuse odeur d’antiquité, attentive à réagir expressément s’y j’y repérais un nom de célébrité susceptible d’endosser le rôle de ma future héroïne.

Des noms guidés par le tango
Pendant toute ma recherche dans les feuillets magiques du Gaffiot, je fredonnais :
rosa, rosa, rosam, rosæ, rosæ, rosa,
rosæ, rosæ, rosas, rosarum, rosis, rosis,
C’est le tango des récompenses
Qui allaient à ceux qui ont la chance
D’apprendre dès leur enfance
Tout ce qui ne leur servira pas
Mais c’est le tango que l’on regrette
Une fois que le temps s’achète
Et que l’on s’aperçoit tout bête
Qu’il y a des épines aux Rosa
Et il m’a servi, ce tango, et me sert encore, puisque, enfin, répertoriés dans la catégorie des noms commençant par L apparurent les mots : Lucretia, Lucrece, Lucretius.
Je découvris ces définitions en page 924 du Gaffiot :
Lucretia, ae, f., Lucrèce [épouse de Tarquin Collatin] … Une Lucrèce [une femme honnête].
Lucretius, ii, m., [nom d’une famille romaine] … [Titus Lucretius Carus, célèbre poète latin].
Laissons donc éclore la Rosa Gallica
Je me sentais à bout de souffle, comme si, tout en déchiffrant chaque petit article à la typographie si fine qu’elle irritait mes yeux, bien assise devant mon Gaffiot d’antan, j’avais galopé à travers les siècles.
J’avais besoin de faire une pause, de réfléchir.
Je recommençai à réciter ma déclinaison préférée, la première que j’avais apprise, la clef de cette énigme commençant à se résoudre, placée sous le signe de la rose, tout en songeant aux roses … Mon amie la rose … La vie en rose … Au nom de la rose … Le roman de la rose … Les roses d’Ispahan … La Rosa Gallica …
Alors j’ai imaginé errer « par les sentiers et les carrés arrosés d’un jardin, dans l’espoir de me ranimer aux émanations du matin », dans un des domaines de Decimus Magnus Ausonius, dit Ausone, qui est aujourd’hui ce fameux château et son vignoble « Château Ausone », dressé sur les collines de Saint-Emilion, cette cité médiévale où j’étais allée déguster de délicieux breuvages.
Ausone, né dans le bordelais, en l’an 309, lettré, professeur de grammaire, homme politique et poète … Je l’entends me réciter ces belles phrases qu’il avait écrites pour célébrer les roses :
« On doute si l’Aurore emprunte aux roses son éclat vermeil, ou si le jour naissant donne à ces fleurs la nuance qui les colore. Même rosée, même teinte, même grâce matinale à toutes deux ; car l’étoile et la fleur ont pour reine Vénus : même parfum peut-être ; mais le parfum de l’une se dissipe dans les hautes régions des airs : plus rapproché, on respire mieux le parfum de l’autre. Déesse de l’étoile et déesse de la fleur, la divinité de Paphos a voulu leur donner à toutes deux la couleur de la pourpre. »
Mignonne, allons voir si la rose …
J’appris que les romains aimaient faire pousser des violettes et des roses dans leurs jardins ; ils y cultivaient Rosa Gallica, Rosa Damascena Bifera, Rosa Alba, Rosa Canina.
Rosa Gallica leur offrait son essence, se retrouvait confectionnée avec talent en guirlandes ou en couronnes, transformée en parfum, cultivée en plein champs pour générer du profit.
Pline, Virgile, Ovide, Théophraste, Ausone, célébraient toutes ces majestés dans leurs livres.
Pour autant, je n’ai pas baptisé ma profileuse, Rose, mais Lucrèce. Sa silhouette, esquissée devant mes yeux, se révélait aussi gracieuse qu’une de ces roses romaines ; elle offrait au regard une peau douce et soyeuse semblable aux pétales de Rosa Gallica, attirant la caresse, tandis que son cœur était protégé par de farouches épines.
Et si Lucrèce Borgia avait rencontré John Douglas ?
Dès que mon choix fut définitivement entériné, une association d’idée s’imposa : Lucrèce … voyons … voyons… à qui ce prénom me faisait-il penser ? … Mais oui, à Lucrezia Borgia ! Cette femme, dont on ne savait toujours pas si elle avait été un ange ou un démon, se manifestait et m’inspira puissamment.
Quelle relation pourrait-il y avoir entre ma Lucrèce, cette policière du XXIème siècle, et John Douglas, agent spécial du FBI, l’un des premiers profileurs devenu enseignant à l’Académie du FBI, à Quantico, dans l’état de Virginie, ayant permis l’arrestation de nombreux tueurs en série ?
Sur le moment, je ne le sus pas, mais quelque chose en moi insistait…
Il fallait attendre, patienter, laisser se former en mon cerveau curieux et disponible cette réponse cruciale.
Camilla, camillae, camillarum … Camilleri
Il me fallait également attribuer un nom de famille à mon héroïne. Tâche plus délicate car il était important pour moi d’éviter d’utiliser le nom de personnes vivantes, risquant ainsi de leur porter atteinte d’une manière ou d’une autre.
Pour contourner cet écueil, je préférais choisir un vocable qui rejoindrait le lot de milliers de personnes … Un de plus ou un de moins, cela ne prêterait pas à conséquence !
Persuadée de devoir privilégier une couleur locale évoquant l’Italie, je souhaitais un nom significatif de ce beau pays où j’aime tant aller.
Mon Gaffiot me mettrait-il sur une piste ?
Oui, il y en eut une, légère, mais piste quand même.
Dans la catégorie des C, je tombai en arrêt, entre autres, sur la définition de ce nom commun :
Camilla, ae, f., jeune fille de bonne famille, aide dans les sacrifices.
Le nom Camilleri, décliné à ma façon depuis son nominatif, camilla, s’imposa aussitôt.
J’avais lu des livres d’Andrea Camilleri, ce sicilien, auteur célèbre de romans policiers, décédé en 2019 à Rome, dont les exploits de son personnage, le commissaire Montalbano, m’avaient passionnée.
Je vérifiais les statistiques : 39 536 Camilleri figuraient sur le site « Geneanet » … Alors …
Et, de plus, offrir à mon héroïne ce beau nom chantant la Sicile serait une sympathique façon de rendre hommage à Andrea Camilleri, dont je ne vais pas tarder à lire le dernier roman, Riccardino, qui « se déploie comme un testament littéraire minutieusement orchestré, où l’auteur sicilien organise les adieux de sa créature avec la lucidité d’un écrivain qui sait qu’il tient entre ses mains la dernière page d’une aventure humaine et éditoriale exceptionnelle. »
Rappelle-toi … Rome …
Tandis que, satisfaite de l’aboutissement de cette quête linguistique riche en émotions, certaine que dorénavant Lucrèce Camilleri prendrait en mains les rênes de l’histoire à composer, une voix murmura tout près de mon oreille :
« Rappelle-toi … Rome … Le Vatican … Naples … Milan … Ferrare … La famille Borgia … Lucrezia … César Borgia … Pense à Lucrezia Borgia … Cherche là … Trouve là … Lucrezia Borgia prêtera main-forte à Lucrèce Camilleri. »

La machine créative était en marche et m’embarquait pour un long et intense voyage, peuplé de mystères et de crimes, où je me voyais déjà monter les marches de la Scalinata dei Borgia, cet escalier reliant le palais de Rodrigo Borgia – qui deviendra le pape Alexandre VI — à la maison de Vannozza Cattanei, mère de César et Lucrezia Borgia, en plein cœur de Rome, là où je pourrai croiser le fantôme de Lucrezia Borgia.













