Gustave Flaubert, une influence omniprésente

août 13, 2026

Gustave Flaubert, une influence omniprésente

Aujourd’hui, la chaleur caniculaire m’invite à rêver de la mer et de ses délices, de ces temps bienheureux où mon amoureux et moi allions parfois en Tunisie nous baigner dans les eaux tièdes de la mer Méditerranée.

Je ferme les yeux.
Je vois.

À l’ombre généreuse de deux gigantesques et filiformes palmiers langoureusement serrés l’un contre l’autre, je joue à laisser glisser entre mes doigts des chapelets de sable brûlant … Un chameau marche l’amble, nonchalamment, frôlant à peine l’écume du rivage … Une présence floue, émanant d’un autre siècle, émerge de la mer, se métamorphose en un nuage couleur arc en ciel, poussé par le vent, m’indiquant la direction des jardins d’Hamilcar, à Carthage.

La houle des soldats ivres

Dans les jardins d’Hamilcar … Je me rappelle … Il y avait des soldats, des capitaines, des hommes de toutes nations, allongés sur des coussins, mangeant des oiseaux, des antilopes, des cigales et des loirs et « de ces petits chiens à gros ventre et à soies roses que l’on engraissait avec du marc d’olives, mets carthaginois en abomination aux autres peuples », avalant à pleine gorge des vins grecs, de Campanie, des Cantabres, de jujubier, de cinnamome et de lotus …

… et il y avait aussi ce beau « palais bâti en marbre numidique tacheté de jaune », là où me regardait Salammbô, cette princesse carthaginoise dont j’avais tant aimé découvrir l’histoire, admirablement contée par Gustave Flaubert !

« Le palais s’éclaira d’un seul coup à sa plus haute terrasse, la porte du milieu s’ouvrit, et une femme, la fille d’Hamilcar elle-même, couverte de vêtements noirs, apparut sur le seuil. […] Sa chevelure, poudrée d’un sable violet, et réunie en forme de tour selon la mode des vierges chananéennes, la faisait paraître plus grande. Des tresses de perles attachées à ses tempes descendaient jusqu’aux coins de sa bouche, rose comme une grenade entr’ouverte.

Il y avait sur sa poitrine un assemblage de pierres lumineuses, imitant par leur bigarrure les écailles d’une murène. Ses bras, garnis de diamants, sortaient nus de sa tunique sans manches, étoilée de fleurs rouges sur un fond tout noir. Elle portait entre les chevilles une chaînette d’or pour régler sa marche, et son grand manteau de pourpre sombre, taillé dans une étoffe inconnue, traînait derrière elle, faisant à chacun de ses pas comme une large vague qui la suivait. »

Pourquoi ce rêve éveillé incarnant un lointain souvenir s’était-il emparé de moi ?
Pourquoi ces textes de Gustave Flaubert étaient-ils revenus en ma mémoire comme si je venais de les lire ?

Je fis l’effort,
Je me projetai dans les années 1990.

En dégustant un thé à la menthe au Café des Nattes 

Durant ces époques encore politiquement calmes, lorsque nous visitions ces lieux chargés d’histoire antique, Monastir, Sousse, Hammamet, Nabeul, Sidi Bou Said, Kairouan, nous offrant de surprenants paysages, nous faisant découvrir une cuisine savoureuse aux mets épicés que j’adorais — brick, chorba, salade méchouia, couscous — une pensée lancinante occupait mon esprit : Carthage !

Nous étions allés déguster le thé à la menthe du mythique Café des Nattes, à Sidi Bou Said, mais découvrir Carthage, non, pas encore. C’était pourtant situé à environ quatre minutes en taxi !
Pourquoi ce désir si insistant ?
Je le devais à Gustave Flaubert et tout particulièrement à son merveilleux roman, Salammbô, ce chef d’œuvre devenu une de mes principales sources d’inspiration.

Nous nous transportâmes donc en car jusqu’au site archéologique de Carthage. Integrés à un petit groupe de touristes venus également visiter le site, nous pûmes bénéficier d’un traitement de faveur ; le gouvernement tunisien obligeait les professeurs agrégés d’histoire à consacrer quelques heures de leur temps pour exercer le rôle de guide afin de faire profiter tout un chacun de leur savoir.

À la recherche d’un monde perdu

En pénétrant sur le site archéologique, tandis que nous marchions dans une superbe allée bordée de palmiers-dattiers, je me demandais si ce que nous allions découvrir correspondrait aux décors fascinants décrits dans un style tellement impressionniste par Gustave Flaubert que j’en avais mémorisé à jamais les sensations et les émotions transmises par chacune de ses phrases.

Ce que je vis en premier, ce fut la mer et son exceptionnelle beauté, puis deux colonnes des anciens thermes d’Antonin, encore fièrement dressées au milieu de ruines, timides vestiges rescapés de la destruction quasi totale de cette cité punique par les Romains en 146 av. J.-C.

Adossée à un pan de mur dépassant d’un remblai, une fois encore, je fermai les yeux pour voir ces lieux imaginés par Flaubert :

« Des figuiers entouraient les cuisines ; un bois de sycomores se prolongeait jusqu’à des masses de verdure, où des grenades resplendissaient parmi les touffes blanches des cotonniers ; des vignes, chargées de grappes, montaient dans le branchage des pins ; un champ de roses s’épanouissait sous des platanes ; de place en place sur des gazons se balançaient des lis ; un sable noir, mêlé à de la poudre de corail, parsemait les sentiers ; et, au milieu, l’avenue des cyprès faisait d’un bout à l’autre comme une double colonnade d’obélisques verts. » 

Ruines des Thermes d’Antonin à Carthage

Quand mon cœur balançait entre le réel et la fiction

Je ne pouvais pas rester ainsi figée dans une telle nostalgie de la fiction littéraire, me privant du milieu extérieur tel qu’il était aujourd’hui et ayant sans doute des richesses d’un autre ordre à me faire connaitre ; je me concentrai donc sur les explications intéressantes contées par ce guide, professeur d’université, fort érudit, décrivant avec moults détails ce qui avait été et que, hélas, nous ne voyions plus, et expliquant ce qui s’était réellement passé dans l’Histoire de Carthage, la vraie. Il s’exprimait avec cette verve particulière propre aux grands conférenciers, l’agrémentant d’intonations me rappelant en tous points celles de ce célèbre spécialiste des émissions télévisées de vulgarisation historique, Alain Decaux. On aurait vraiment cru que c’était lui.

Lorsque le signal du départ fut donné, je partis à contre cœur, contemplant une dernière fois la mer, toujours là, qui « couleur d’émeraude semblait comme figée dans la fraîcheur du matin. »

En grimpant dans l’autobus, je ne pus m’empêcher de laisser réapparaitre à ma conscience ces paroles prononcées par Mathô, en pleurs, à son esclave, Spendius, à propos de Salammbô :

« Elle n’a rien d’une autre fille des hommes ! As-tu vu ses grands yeux sous ses grands sourcils, comme des soleils sous des arcs de triomphe ? Rappelle-toi : quand elle a paru, tous les flambeaux ont pâli. Entre les diamants de son collier, des places sur sa poitrine resplendissaient ; on sentait derrière elle comme l’odeur d’un temple, et quelque chose s’échappait de tout son être qui était plus suave que le vin et plus terrible que la mort. »

Salammbô a ouvert le boulevard de mes écritures

Si vous avez lu Salammbô, vous entendez peut-être encore résonner en votre mémoire cette première phrase du livre, devenue mythique : « C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar. »

Comment ne pas être marquée par ce style annonciateur d’un avenir mystérieux résonnant comme une perfide menace ou une douce invitation ?

Comment ne pas être séduite par ces paragraphes décrivant la pléthore de sacrilèges, massacres, atrocités, crimes, peuplant le roman, à la fois saisissants de véracité et émouvants par leur poésie picturale, comme dans ce paragraphe :

« Quand il en sortit au lever du soleil, ses interprètes, qui couchaient en dehors, ne bougèrent point ; ils se tenaient sur le dos, les yeux fixes, la langue au bord des dents et la face bleuâtre. Des mucosités blanches coulaient de leurs narines, et leurs membres étaient raides, comme si le froid pendant la nuit les eût tous gelés. Chacun portait autour du cou un petit lacet de joncs. »

Je ne vais pas vous raconter l’histoire de Salammbô que vous pouvez lire gratuitement, sur le site web dédié à Gustave Flaubert, fondé par un professeur de littérature du XIXe siècle à l’Université de Rouen, mais je tiens à vous expliquer en quoi ce récit fut et reste une référence magistrale pour moi, en quoi il m’a ouvert un phénoménal boulevard où écrire pouvait être conçu comme un acte libre, dégagé de toutes contraintes hormis celles fixées par l’auteur lui-même, capable de faire rire ou de faire pleurer, de montrer l’ignoble en maniant la palette d’un peintre, d’embellir le déjà beau, de tout sublimer, un boulevard qu’on suivrait en prenant son temps pour circuler en ses espaces d’abord ombragés et privés pour les rendre ensuite accessibles à autrui de la plus efficace et plus belle des manières.

Une gestation au long court

Gustave Flaubert a mis environ cinq ans pour écrire Salammbô (de mars 1857 à avril 1862,) à peu près autant d’années que pour écrire Madame Bovary.

Pour l’étudiante en lettres que j’étais lorsque j’ai analysé l’œuvre de Flaubert ayant mis aussi longtemps pour faire naître sa progéniture littéraire, ce fait ancra en moi l’idée que se lancer dans la conception et la fabrication d’un roman exigerait beaucoup de disponibilité et que je ne devais pas me soucier d’une quelconque cadence, que le jour faste de l’entrée en écritures viendrait, de toutes façons.

Quand j’ai réalisé que, dès son troisième chapitre de Salammbô mis en place, Flaubert avait ressenti la nécessité de visiter les lieux où se déroulerait l’action de son roman, et qu’il accomplit un long périple en Tunisie avant de pouvoir mener à son terme l’écriture de son récit, j’ai su que, si un jour, j’écrivais une fiction, il me faudrait m’investir dans de très sérieuses approches documentaires pour la rendre vraisemblable et que mes voyages, si j’avais l’opportunité d’en faire, seraient une source d’inspiration importante.

Sachant que Gustave Flaubert lisait à haute voix tous ses textes, leur faisant passer ce qu’il appelait l’épreuve du gueuloir, afin d’en tester les sonorités, les rythmes, d’en repérer les écueils, etc., dès l’écriture de mon premier livre, Le voyageur de Sirius, j’ai fait de même et n’ai jamais cessé d’agir ainsi.

Un style fort et véhicule de l’idée avant tout

Mes professeurs de lettres m’avaient appris à faire la différence entre ce qu’est un style véhicule de l’idée, et un style n’étant que l’accompagnement de cette idée ou bien la simple obéissance aux lois grammaticales et à la construction narrative.

Pour Flaubert, avoir du style, c’était « douer l’idée d’une force personnelle à l’auteur, et donner à cette idée une forme frappante, attractive et somptueuse » ; pour lui « pas d’idée forte sans style fort ! »

Un portrait de Gustave Flaubert par Nadar

Un bel exemple de style fort : le Python noir

« Ces clameurs de la populace n’épouvantaient pas la fille d’Hamilcar. Elle était troublée par des inquiétudes plus hautes : son grand serpent, le Python noir, languissait ; et le serpent était pour les Carthaginois un fétiche à la fois national et particulier. On le croyait fils du limon de la terre, puisqu’il émerge de ses profondeurs et n’a pas besoin de pieds pour la parcourir ; sa démarche rappelait les ondulations des fleuves, sa température les antiques ténèbres visqueuses pleines de fécondités, et l’orbe qu’il décrit en se mordant la queue l’ensemble des planètes, l’intelligence d’Eschmoûn.
[… De temps à autre, Salammbô s’approchait de sa corbeille en fils d’argent ; elle écartait la courtine de pourpre, les feuilles de lotus, le duvet d’oiseau ; il était continuellement enroulé sur lui-même, plus immobile qu’une liane flétrie ; et, à force de le regarder, elle finissait par sentir dans son cœur comme une spirale, comme un autre serpent qui peu à peu lui montait à la gorge et l’étranglait. »

Mais quel est donc mon style ?

Je répétais souvent à mes étudiants en arts découvrant avec déception que leur scénario avait déjà été imaginé par d’autres : les histoires sont toutes les mêmes, ce qui seul compte, c’est la façon de les raconter.

Je ne sais pas définir mon style, mais je suis convaincue que cette notion de style fort véhicule de l’idée, amplement appliquée dans les œuvres de Flaubert et de nombreux autres écrivains talentueux, est la bonne voie à suivre. Je m’y emploie de mon mieux.

Je conclurai cet hymne à Flaubert et à la vérité du style par la dernière phrase du livre, Salammbô :

« Ainsi mourut la fille d’Hamilcar pour avoir touché au manteau de Tanit. »

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1 réflexion au sujet de « Gustave Flaubert, une influence omniprésente »

  1. Quel article, chère Caroline ! Tu nous transportes avec délice dans cet univers infiniment étrange et magnifique, comparable à une vague colorée qui se dresse devant le lecteur et l’éclabousse d’une magie fulgurante 🌊🌈.

    Toutes mes félicitations pour la publication de ce texte qui s’apparente à une porte entrouverte sur les rouages subtils de ta mécanique littéraire, l’on ressent pleinement ton admiration pour Flaubert et ses textes chatoyants. Mieux : tu nous immerges au cœur de son univers, au plus près de l’aspect sensoriel qu’il dégage.

    L’ensemble de ton écriture baigne dans une démarche toute en relief, longuement pensée, réfléchie et nourrie par des œuvres intemporelles. Ton imaginaire m’apparaît comme un ballet d’influences qui tisse ses fils d’or jusqu’à donner forme à de véritables récits. Tu n’es pas seulement une auteure ; tu es une vraie romancière.

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