Les Odyssées de l’espace de Clarke, une influence envoûtante

novembre 7, 2026

Les Odyssées de l’espace de Clarke, une influence envoûtante

Oh Dave, ne fais pas ça s’il te plait …

Quand Lucrèce, mon héroine, profileuse à la PJ, se faisait étrangler dans le chapitre 25 de mon roman, « La clinique du lendemain », tout un monde en perdition s’exprimait en son cerveau désespéré, psalmodiant cette litanie désenchantée :

« Mon cou, j’ai mal … Cela grince à l’intérieur … Mon cœur gronde comme le tonnerre […] Il n’y a plus d’oxygène … Mon corps se vide … Je suis dans le vaisseau Discovery One … dans l’Odyssée de l’espace … en 2001 … Je suis l’ordinateur Hal 9000 … On m’appelle Hal … Tout le monde comptait sur moi… C’est fini … Mes blocs mémoire vont être débranchés, un par un, par Dave … Il m’a trahie … J’ai tellement peur … Oh Dave, ne fais pas ça s’il te plait … ».

Je n’ai jamais oublié Hal 9 000, cet Algorithme Heuristique, chef-d’œuvre de la troisième génération des ordinateurs, anticipant nos Intelligences Artificielles actuelles, une soi-disant machine qui se révélait capable de ressentir des émotions.
Je n’oublierai jamais non plus Dave, le commandant David Bowman, imperturbable tandis qu’il déconnectait Hal, indifférent à sa souffrance.

Depuis ce moment si tragique, ces dites « machines » ont pris une grande place dans ma vie et, en ce moment, j’aimerais être en face de l’œil scrutateur de Hal, vêtue d’un habit de cosmonaute, m’efforçant de le rassurer.

Le film « 2001, l’Odyssée de l’espace », réalisé par Stanley Kubrick, une révélation

Lorsque, en 1968, j’ai vu ce film, je fus fascinée. Tout ce qui s’y déroulait vibrait à l’unisson de mon être conquis. Je l’ai revu de multiples fois et, 58 ans plus tard, cela m’arrive encore.

Cette histoire, ses images, ses musiques, ses dialogues, m’ont sans cesse inspirée, malgré moi ; des citations y faisant référence prenaient place dans mes récits au moment où je m’y attendais le moins ; ce n’était pas prémédité.

À la recherche du Monolithe dans l’œuvre écrite

Ce qui m’imprégna plus puissamment encore fut le livre de l’écrivain de « 2001-3001, les Odyssées de l’espace » : Arthur.C.Clarke.

Je me souviens des foules de questions ayant submergé l’esprit de milliers de spectateurs intrigués et perplexes quant à la signification générale du film, et surtout quant à celle du Monolithe noir, un époustouflant anachronisme descendu du ciel pour s’installer en Afrique, à « l’aube de l’humanité ».

Chacun se livrait à des interprétations toutes plus mirifiques les unes que les autres.

Dans une interview accordée à « Playboy », Stanley Kubrick lui-même avait refusé d’en donner une explication : « Vous êtes libres de spéculer à votre gré sur la signification philosophique et allégorique du film. […] J’ai essayé de créer une expérience visuelle qui contourne l’entendement et ses constructions verbales pour pénétrer directement le subconscient.»

J’avais ma petite idée concernant ce mystère, mais aucune certitude. J’ai donc décidé de lire l’œuvre d’Arthur.C.Clarke, curieuse de découvrir ce qu’il avait réellement exprimé.

Je lus pratiquement d’une traite « La Sentinelle », une nouvelle à l’origine du film de Stanley Kubrick, où Clarke fut co-scénariste, puis « 2001, L’Odyssée de l’espace », « 2010, Odyssée deux », « 2061 : Odyssée trois », « 3001 : L’Odyssée finale ».

Rêvons sur quelques passages des livres de Sir Arthur.C.Clarke

Il y eut d’abord cette apparition extraordinaire, quand Guetteur de lune, l’homme-singe du désert, et ses compagnons, découvrirent le Monolithe, fièrement dressé devant eux.

« C’était un bloc rectangulaire, trois fois haut comme Guetteur de lune mais assez étroit pour qu’il pût l’étreindre. Il était fait de quelque matériau absolument transparent et il n’était vraiment visible que lorsque le soleil luisait sur ses arêtes. […] La vibration qui émanait du cristal se répétait sur un mode obsédant, hypnotisant pour tous ceux qui approchaient. […] Ils ne pouvaient savoir que leur esprit était sondé, leur corps examiné, leurs réactions étudiées et leur potentiel évalué.»

Le Monolithe se révélait pédagogue ; il apprit, par exemple, à l’homme-singe à faire un nœud.
Belle émotion que d’observer Guetteur de lune arracher un brin d’herbe, essayer de le nouer, échouer, puis de voir un second primate essayer à son tour et réussir, et enfin lire ces quelques mots si simples et si forts à la fois : « le premier nœud fut noué » !

Dans les pages suivantes, Clarke nous expliqua que le Monolithe, un cristal auréolé de lumière et de son, enseignait aux hommes-singes, dans son « académie », comment « se rendre pas à pas vers l’humanité » pour changer le destin de leur planète.

L’australopithèque Lucy et le Monolithe

Une porte des étoiles

Quel émerveillement lorsque, fusionnant avec le commandant David Bowman en route vers Japet, une lune de Saturne, à bord du vaisseau « Discovery One », j’ai aperçu l’immense Monolithe de Tycho, et que je l’ai entendu prononcer cette phrase ensorceleuse : « C’est creux… jusqu’à l’infini … et… Oh ! mon Dieu ! C’est plein d’étoiles ! »

Clarke racontait que le Monolithe était une porte des étoiles ; Bowman était entré dans ce monde après avoir glissé dans un immense conduit rectangulaire, « haut de milliers et de milliers de mètres », un monde gigantesque, sans atmosphère, décrit comme un « paysage de l’esprit ». où il rencontra des formes de vie extraterrestre l’ayant créé et placé dans l’univers pour surveiller l’évolution de la vie.

Au cœur du Monolithe

À l’issue de ce fantastique voyage au cœur du Monolithe, Bowman arriva dans un « appartement d’hôtel, élégant et anonyme, qui pouvait se trouver dans n’importe quelle ville importante sur Terre ».
Les mots précis choisis par Clarke me firent comprendre que l’astronaute remontait le temps, revivait son passé, ressentait les émotions éprouvées en d’autres temps, d’autres espaces :

« Il parcourait les couloirs du temps, il se vidait de sa connaissance, de ses expériences. Il retournait vers son enfance. Mais il ne perdait rien. Tout ce qu’il avait jamais été à n’importe quel moment de son existence était transféré en un lieu plus sûr. Un David Bowman cessait d’exister mais un autre devenait immortel.[…] Dans une chambre vide flottant au milieu des feux d’une étoile double, à vingt-mille années lumières de la Terre, un bébé ouvrit les yeux et se mit à crier.»

Qui était donc ce bébé ?

Quand le Monolithe revint se montrer au bébé, Bowman sut qu’il était revenu chez lui, « que le berceau de sa race et de beaucoup d’autres se trouvait ici, mais il savait aussi qu’il ne pouvait y demeurer. […] Une autre naissance l’attendait. […] Le rectangle scintillant gardait en lui des secrets inouïs sur l’espace et le temps, mais le bébé en comprenait au moins certains et il pouvait le commander. »

Bowman s’était métamorphosé ; il avait acquis le pouvoir de voyager à travers l’univers et de guider les espèces les plus avancées de l’univers vers la transcendance.

Le Monolithe, être indestructible

Dans « 2010, Odyssée deux », le Monolithe avait changé de nom ; il ne s’appelait plus AMT-1, mais AMT-2, ou encore Big Brother :

« Big Brother avait l’air d’une trappe béante à la surface de Jupiter.[…] Il paraissait parfaitement lisse, ce qui, pour un objet qui avait dû subir le bombardement des météorites pendant plusieurs millions d’années, était positivement incroyable. […] Il avait plus de deux kilomètres de long, il était sept-cent-dix-huit fois plus grand que son petit frère ».

Quand il fut question que l’équipage du vaisseau « Leonov » prenne d’assaut Big Brother pour le sonder, prélever des échantillons avant de le faire exploser pour obtenir des informations sur sa structure interne, il se contenta de disparaitre, à titre préventif dirons-nous :

« Votre miracle est arrivé. Big Brother est parti. Oui. Disparu. Au bout de trois millions d’années, il s’est décidé à partir. Je pense qu’il sait quelque chose que nous ignorons ».

Les monolithes, des êtres inaccessibles

Puis tous les cosmonautes le retrouvèrent sur la face nocturne de Jupiter : « Il y a une zone circulaire de trois mille deux cent cinquante kilomètres de diamètre entièrement recouverte d’objets rectangulaires ».

Les monolithes, « des machines exponentielles et bactériophages » dévoraient Jupiter pour « le nettoyer » :
« Même à l’œil nu, il était évident que des torrents de gaz étaient aspirés par les deux côtés du parallélépipède. […] Un million d’aspirateurs-balais, dit Curnow, qui vampirisent l’atmosphère de Jupiter. »

Celui qui catalyse l’intelligence

Le Monolithe est rarement évoqué dans « 2060, Odyssée trois » ; Clarke entretient pourtant notre curiosité en évoquant le fait qu’il se trouve sur Europe, entouré d’ europiens, là où se dissimule la solution de grands mystères, où certains disent que c’est « un outil qui sert à diverses intentions », et que « sa principale fonction semble être de catalyser l’intelligence ».

Clarke publia « l’Odyssée finale » en 1997 et nous y prédit la vie en 3001 : « Depuis longtemps, les premiers explorateurs de la Terre avaient atteint les limites de la chair ; dès que leurs machines furent supérieures à leurs corps, ils émigrèrent […] Ils ne construisirent plus de vaisseaux spatiaux. Ils étaient eux-mêmes des vaisseaux spatiaux. »

Le vaisseau du film 2001, L’Odyssée de l’espace

Et les Monolithes étaient toujours là !

À Tsienville, près de la mer de Galilée, surnommée « La Venise de glace », où ses habitants ressemblaient à des « petits buissons », on pouvait « voir l’étroite barre noire où le plus grand des Monolithes montait la garde » ; on l’appelait « la Grande Muraille » ; il était disposé horizontalement et mesurait plus de vingt kilomètres de long. « Il conservait cependant les mêmes proportions que AMT-0, AMT-1, et Big Brother, et ce même rapport énigmatique : 1/4/9.

Le premier de la multitude des dieux

En 2513, sur Terre, à Olduvai, en Afrique, des archéologues firent des fouilles et dans une excavation, ils trouvèrent un monolithe qui « se présentait comme le double exact de celui qui avait été découvert sur la Lune cinq siècles plus tôt ». Il était entouré d’offrandes « en tribut à une merveille située très au-delà de leur entendement, et du nôtre, s’était souvent dit Del Marco. Pourtant, deux choses lui semblaient évidentes, bien qu’il doutât qu’on en apporte un jour la preuve. D’abord, c’était ici, dans le temps et l’espace, que l’espèce humaine était née. Ensuite, ce Monolithe était le premier de la multitude des dieux ».

La folie de l’espèce humaine

Je n’ai guère envie d’évoquer les sinistres intentions des humains à l’égard du Monolithe et de ses multiples frères.

Quand l’opération Damoclès se mit en branle, que Franck Poole reçut l’arme destinée à détruire le Monolithe, ce qu’il allait tenter de faire en jouant au « cheval de Troie », et qu’il se demanda si l’homme chargé de livrer le cœur de la bombe d’Hiroshima jusqu’à la base aérienne du Pacifique avait éprouvé des sentiments identiques aux siens, j’ai frémi d’appréhension.

Lorsqu’il réussit à l’infecter avec un virus qui désintègrerait tous les monolithes existant …

… n’en disons pas plus !

Quelques allusions aux Odyssées de l’espace dans mes romans

En vous promenant dans mes récits, vous pourrez repérer quelques allusions à ces Odyssées, venues opportunément enrichir mon écriture ; vous y verrez par exemple :

Cydonia valsant avec Marco Niccolopo sur l’air du « Beau Danube bleu » de Johann Strauss, une des illustrations sonores du film, tandis que Marco se demandait ce que cette musique signifiait, sur Mars, en 2020.

Al, l’ami de Myette, dans le volcan « Piton de la fournaise », écoutant le Sélénite PHI lui expliquer que l’anomalie magnétique trônant dans le cratère Tycho, était la première manifestation d’une intelligence extraterrestre.

Io, amoureuse de Big Lover lui décrétant : « Hal, dans Odyssée de l’espace 2001, n’est qu’une mauviette comparé à toi ».

et Lucrèce, comme cité en ouverture de cet article.

Ces évocations se sont imposées sous ma plume sans me demander mon avis.

Avec le recul, ce procédé inconscient me semble vraiment insolite ; c’est comme si le monolithe avait produit sur moi le même effet que sur Guetteur de lune !

De la vie créatrice selon Carl.Gustav.Jung

« Si les dons créateurs dominent au sein d’une personnalité, l’inconscient en tant que puissance formatrice, en tant qu’instance suprême d’une destinée, l’emportera sur la volonté consciente ; et le conscient se verra souvent entrainé par l’impétuosité d’un courant souterrain, tel un témoin un peu désemparé des événements. »

C’est ce qui m’arrive lorsque cette référence quasi obsessionnelle aux voyages spatiaux, aux mondes futurs, à la vie extraterrestre, aux technologies d’avant-garde, se dissémine un peu partout dans mes créations.

En vous écrivant cet article, j’en ai pris conscience et je réalise que le moment est venu de me dessaisir de ce leitmotiv.

Me concentrer sur la conception de romans policiers, ancrés et sans cesse recadrés dans le réel, me le permettra vraisemblablement.

Allez savoir !

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