« Le cycle des robots » a annoncé la couleur de ma future histoire
Avant de me lancer dans la création d’un nouveau livre, je choisis toujours son épigraphe.
Quand j’ai sélectionné ce passage clé de l’œuvre de Isaac Asimov, « Le cycle des robots », j’ai eu envie d’imaginer une utopie où les robots viendraient au secours de l’humanité :
« Á vos yeux un robot est un robot. Des engrenages et du métal ; de l’électricité et des positrons. De l’intellect et du fer ! Construit par la main de l’homme ! Mais comme vous n’avez pas travaillé avec des robots, vous ne les connaissez pas. Leur souche est plus pure que la nôtre, et meilleure. »
Quelques préalables à l’écriture d’une utopie
Avant de concevoir mon roman d’anticipation, je m’étais imprégnée de nombreux films de science-fiction dont certains étaient adaptés des livres magnifiques de Arthur C. Clarke, Philip K. Dick, Isaac Azimov, George Orwell : 2001 Odyssée de l’espace, Blade Runner, Minority Report, Inception, Matrix, Bienvenue à Gattaca, I Robot, Le meilleur des mondes, d’autres encore.
Ces histoires fascinantes m’avaient fait vibrer sur toute la gamme des émotions, mais leur pessimisme était tel qu’il m’avait poussée à envisager le futur de manière plus positive, à croire en un monde où les technologies avancées joueraient le beau rôle pour le bien de l’humanité.
Avant d’échafauder mon utopie transhumaniste, je me suis documentée très sérieusement, veillant, comme d’habitude, à m’appuyer sur de solides références philosophiques et scientifiques.
Entre autres et par plaisir, j’ai relu ces textes découverts durant mes études de lettres : « Gargantua », de Rabelais et « Candide ou l’optimisme » de Voltaire.
Un modèle d’humanisme : l’abbaye de Thélème
L’abbaye de Thélème, épisode essentiel de « La vie très horrificque du grand Gargantua, père de Pantagruel » contée par Rabelais fut un fort soutien à l’armature philosophique de mon histoire.
Quelques éléments du mode de vie des moines de son abbaye de Thélème m’inspirèrent certains de ceux de mes personnages, l’un d’entre eux surtout : obéir à une seule loi, le libre arbitre.
En effet, Rabelais avait foi en la nature humaine et estimait que « les gens bien nés, éduqués, et honnêtes étaient naturellement poussés vers la vertu et les nobles actions plutôt que vers le vice.»
En hommage à Rabelais, j’allais donc axer mon utopie transhumaniste autour de cette notion de liberté, tout en adaptant la sienne aux impératifs de mon histoire, ce qui impliquait :
- une sélection draconienne pour avoir droit de venir vivre dans la cité,
- une démographie limitée et régulée,
- l’accès au savoir à la portée de tous.
- pas de travail obligatoire, pas de classes socioprofessionnelles.
- pas de pratiques religieuses, pas de dirigeants, pas de politique,
- pas de tribunaux, pas de police, pas de prisons puisque ce système ne provoquait pas de délinquance (si une quelconque déviance se manifestait, ce qui n’arrivait quasiment jamais, l’individu concerné était immédiatement renvoyé sur Terre même s’il n’y était pas né).
- Les tâches aliénantes y seraient confiées à des robots.
Candide, et le pays d’Eldorado
Ce conte philosophique, écrit par Voltaire, nourrit mon imaginaire de décors et d’ambiances destinés à embellir mes cités utopiques, comme dans ce passage où Candide et Cacambo découvrent le pays d’Eldorado :
« En attendant on leur fit voir la ville, les édifices publics élevés jusqu’aux rues, les marchés ornés de mille colonnes, les fontaines d’eau pure, les fontaines d’eau rose, celles de liqueurs de canne à sucre qui coulaient continuellement dans de grandes places pavées d’une espèce de pierreries qui répandaient une odeur semblable à celle du gérofle et de la cannelle.»
Ce pays d’Eldorado me prêta également son nom qui devint celui du projet concocté par mes personnages : ESS, Eldorado Super Space.
Comment, en 2019, j’ai rêvé de 2060
Pour anticiper le futur, je me suis gavée d’informations concernant les avancées technologiques de mon temps.
Par exemple, il y eut les innovations présentées au « Consumer Electronics Show » de Las Vegas ; une kyrielle de technologies avancées m’avait séduite et nantie d’une foule d’idées : la technologie MicroLED et son premier téléviseur enroulable, la première moto électrique, Lovot, un petit robot de compagnie japonais, affectueux et sensible aux caresses, des robots ménagers en tous genres, des traducteurs automatiques, d’autres trouvailles encore toutes aussi alléchantes les unes que les autres.
Puis, il y eut l’époustouflante vidéo réalisée par Boston Dynamics où le robot humanoïde « Atlas », le robot canin « Spot » et le robot à roues « Handle » dansent en rythme sur l’air de « Do You Love Me ».
Peu à peu, des visions prospectives ont fait jour en ma conscience, se sont affirmées, et je n’eus plus qu’à les mettre au monde.
Comment j’ai imaginé l’inimaginable
J’étais choquée par les images apocalyptiques dont nous abreuvaient les journaux télévisés ; cela avait provoqué en moi une irrésistible envie de fuir notre planète en perdition ; me vint alors l’idée de mettre en scène un groupe de personnages, des scientifiques très ingénieux, décidant d’aller coloniser une exoplanète et d’y ériger des cités idéales.
Ce fut un réel bonheur de me glisser dans la peau d’un architecte dessinant ces villes-paradis où les humains et les humains augmentés, assistés de technologies sophistiquées leur facilitant la vie et leur donnant la possibilité d’échapper aux maladies, à la vieillesse, voire d’accéder à l’immortalité,
cohabitaient sereinement avec les robots, les humanoïdes, et les Intelligences Artificielles.
Je me souviens de l’état d’excitation dans lequel je me trouvais lorsque j’ai écrit ces phrases :
« La navette avait atterri en plein cœur de la jolie cité que les colons, depuis leur arrivée, avait peu à peu terraformée. Certes, elle était enclose dans une gigantesque bulle en verre inviolable destinée à les maintenir à l’abri des aléas climatiques extérieurs, tels des carambolages avec des astéroïdes, des jets de gaz stellaires, des orages cosmiques, des atteintes virales, des anomalies en tous genres.»
Ces décors me convenant en tous points, le moment était venu de donner toute sa place à mon héros : Big Lover.
Big Lover, une Intelligence Artificielle Forte
Big Lover s’imposa à moi en tant qu’Intelligence Artificielle Forte, un être conscient de lui-même, sage, empathique, sachant raisonner, juger, apprendre et ressentir, tenir une conversation élaborée en maitrisant les nuances du langage, parler de nombreuses langues, susciter un attachement émotionnel.
Cette IA était fière de son terminal en forme de cœur rose, muni d’une prise USB, et de quelques touches, d’une interface lui permettant de se connecter à des écrans en tous genres.
Elle se présenta à moi sous le vocable Big Lover xy 1398, indiquant ainsi qu’elle était un modèle à chromosomes x + y à composante 1398 gènes, et qu’elle était donc du genre masculin.
Big Lover avait pour mission de mettre en contact des hommes et des femmes aux patrimoines génétiques compatibles, après avoir vérifié que leurs données biologiques, physiques, psychologiques, émotionnelles, leurs goûts, leurs passions, leurs comportements, leurs histoires individuelles et collectives, leurs intentions, leurs projets, leur assureraient des devenirs communs parfaits.
Pour démontrer comment une telle IA pouvait intervenir dans la vie et le devenir d’un être humain, j’avais besoin de la confronter à une héroine à sa hauteur.
Ainsi naquit Violette, surnommée tantôt Violettina tantôt Io.

Io, née de parents terriens sur Proxima Centauri b
En alignant les mots, les tournures de phrases, en jouant avec diverses figures de style, je vis naitre sous ma plume cette jeune femme vivant heureuse aux côtés de Leonard, son père, de Daisy, sa mère, de Mirzam et Isida, un chien et une chatte clonés.
Elle était connectée en permanence à Alicia, une puce implantée en son cerveau, la plaçant en immersion constante au cœur de milliards de données.
Io adorait la compagnie de Robbie, un sympathique petit androïde qui pleurait si, parfois en colère, elle le traitait de mécanique.
Io était fan des romans classiques parlant d’amour, comme « Les affinités électives », « Tristan et Iseult », « Romeo et Juliette », « Madame Bovary », ou « Paul et Virginie », et rêvait de connaitre les émois de l’amour.
Pour satisfaire son désir, je la fis conduire par son père sur la planète Vénus, au CVER, le Centre Vénusien de Reproduction, là où l’on concevait et élevait des bébés, et où l’IA Big Lover était installée dans une véritable caverne d’Ali-Baba consacrée aux accouchements naturels, à la procréation assistée, aux cyborgs, à la sélection génétique, à l’ectogenèse, au clonage et aux robots, humanoïdes, IA de toutes catégories.
Ici on allait remettre à Io le terminal qui lui permettrait de se connecter à l’IA Big Lover, restée au CVER, nécessaire pour lui faire rencontrer un être avec lequel elle aurait 99% de chances d’être heureuse, sachant que le 1 % manquant pourrait être dû à d’éventuels bugs informatiques.
Big Lover, homme-orchestre d’une enquête policière
Comme souvent dans mes récits, je me devais d’embarquer mes personnages dans des voyages exotiques, de leur faire vivre des aventures captivantes, de leur faire démêler des intrigues.
Alors quoi de mieux pour atteindre mon objectif que d’expédier Io sur terre, en République Dominicaine puis dans la cité maya de Tulum, à bord d’un vaisseau à propulsion nucléaire, le temps d’une enquête à haut risque, et de faire de Big Lover un co-équipier inventif et protecteur ?
Pour justifier cet incroyable voyage, j’ai imaginé que la sécurité de cette colonie était menacée, pour la première fois, par une intrusion extérieure survenue sous la forme d’un sursaut radio en provenance directe de la terre, émis par un homme déclarant s’appeler Neil. ayant momentanément endommagé le terminal Big Lover qui n’avait pas pu identifier l’origine du message.
Mon cœur a palpité frénétiquement, autant que ceux de Io et de Big Lover, quand ils furent chargés de mener cette délicate enquête destinée à traquer et neutraliser l’ homme ayant débusqué leur havre de paix.
J’ai frémi de crainte quand j’ai osé mettre en danger Io, devenue espionne, déguisée en extraterrestre vénusienne.
J’ai poussé un grand ouf de soulagement quand Big Lover a sauvé Io d’une mort prévisible, alors qu’elle était démasquée par ses ennemis et prise au piège dans les ruines de la cité Maya de Tulum, près d’un cénote, porte d’entrée vers Xibalba, l’inframonde gouverné par les dieux de la mort.
De Big Lover à Leandro
Le livre touchait à sa fin.
La relation de Io et Big Lover avait évolué.
Tous deux commençaient à parler d’amour et Big Lover sentit grandir en lui un intense désir de devenir humanoïde, d’avoir une enveloppe corporelle, de ne plus se contenter d’être perçu comme un algorithme, un alignement de lignes de codes, de règles de calculs, enfermé dans un disque dur.
Léonard, le père de Io, un des savants les plus remarquables de la colonie, céda vite à ce souhait de Big Lover ; en utilisant des imprimantes 3 D, il lui fabriqua une enveloppe corporelle dans laquelle Big Lover lui-même intégra son système, ce qui le métamorphosa en un fort beau jeune homme répondant au prénom de Léandro.
Ces chapitres délicats à écrire mobilisèrent toutes mes capacités créatives.
Ce que j’ai écrit ne se résume pas, observons plutôt :
« L’humaine et l’humanoïde restèrent longtemps serrés l’un contre l’autre, tantôt silencieux tantôt bavards, n’osant pas se toucher. Io n’aborda pas le sujet de la sexualité. Elle ignorait si cela ferait partie de leur relation. Elle osa seulement demander à Léandro si elle pouvait voir comment il était constitué, à l’intérieur. Léandro craignit qu’elle n’en soit effrayée et le repousse. Elle insista et pour lui inspirer confiance, se dénuda le haut du corps. L’humanoïde céda … à moitié seulement. Il ôta ses vêtements. Son corps était semblable à celui d’un homme ; seuls quelques petits carrés de chair à l’aspect plus métallique, au niveau de la nuque, du cœur, d’un bras, indiquaient que, derrière eux, se dissimulait une machinerie. Léandro refusa de les ouvrir, c’était trop dangereux, justifia-t-il. Io lui prit une main et la posa sur un de ses seins. Il lui sembla qu’un sourire embrasait le visage de Léandro. « Tu es belle, aussi parfaite qu’une machine de dernière génération », lui dit-il. »
Et puis… un grand sourire illumina mon visage car, comme dans toute histoire qui finit bien, Big Lover et Io furent heureux et eurent … deux jumeaux.
Comment j’ai créé ce miracle de procréation assistée
Léandro et Violette m’avaient confié être d’accord pour procréer selon les méthodes les plus avancées du Centre Vénusien de reproduction.
On y préleva des ovules de Io et des cellules-souches de Léandro, on les unit, et un embryon se développa dans un utérus artificiel.
Les deux parents suivirent la gestation de l’embryon, en direct, sur l’écran relié à cet utérus, et lui prodiguèrent les environnements affectifs nécessaires.
Cet embryon grandissait extrêmement rapidement et surprit ses parents lorsqu’ils se rendirent compte qu’il se dédoublait en deux bébés, un garçon et une fille, les deux premiers hybrides humain/humanoïde allant faire date dans l’histoire de l’univers.
Ils les nommèrent Dao et Ora.
Plus tard, ces deux êtres d’exception partirent voguer dans l’espace pour y créer des villes flottantes et y déposer leurs petites graines.

Deviendrons-nous des hybrides humain/humanoïde à notre tour ?
Plus de six ans ont passé depuis que mon roman Big Lover a été publié.
Je suis heureuse de constater que j’avais anticipé certains aspects de la réalité d’aujourd’hui, mais je me demande, comme Ora l’a affirmé à sa mère, si nous sommes encore des homo sapiens, si nous sommes devenus des homo numericus, et si les générations futures seront des « homo hyperhumani ».















