La Danse macabre opus 40 joue le « la » de ma future histoire

septembre 2, 2026

La Danse macabre opus 40 joue le "la" de ma future histoire

Amis lecteurs et lectrices, ces dernières semaines ont été consacrées à vous faire part, sur ce blog, de ce qui se trame dans les coulisses de mes créations.

J’ai donc momentanément délaissé l’écriture de la troisième enquête de Lucrèce Camilleri et Julius Lictor, alors que j’avais déjà conçu trois chapitres de ce nouveau roman.

Aujourd’hui, la Danse macabre (opus 40) de Camille Saint-Saëns, ce poème symphonique en sol mineur, haut en couleurs, riche en significations, sonne et résonne au fin fond de mes oreilles, tournant en boucle, inlassablement.

C’est juste un écho, destiné à me donner le « la » d’une histoire policière où la mort accomplira ses œuvres sous la houlette de dangereux criminels qu’il faudra démasquer.

Ses notes retentissent, comme par magie, chaque fois que le moment arrive, pour moi, d’imaginer une procédure destinée à élucider un crime, à percer un mystère, ou à résoudre une énigme.

Son évocation puissante de la mort en action me convoque, m’alerte, me rappelle que, dans mon polar en devenir, un crime a été commis sur le vieux port de Marseille, et m’invite à y rejoindre le capitaine Lictor prêt à se lancer sur la piste de l’assassin.
Obéissante, je vais donc également poursuivre, en parallèle, la rédaction de ce douzième livre, en réponse à la demande pressante de cette musique génératrice d’inspiration.

Écoutez Danse Macabre (opus 40) sur Radio France

Une musique instigatrice

Je la connais si bien, cette Danse macabre, cette mélodie de la mort — Marguerite Duras aurait parlé de La maladie de la mort — que je n’ai plus besoin de l’écouter !

Ses sonorités savent m’installer dans l’ambiance adéquate, me faire initier un rythme saccadé et percutant convenant aux passages où s’exercent toutes formes de violences, m’offrir des tempos de respiration nécessaires, des éclairs d’humour contrebalançant ceux de l’orage, jusqu’à l’instant où claironne le final … le dénouement … quand le hautbois fait chanter le coq et se lever le jour.

Ses cordes, bois, cuivres et percussions, unis et complémentaires, mettent en musique un poème d’Henri Cazalis racontant comment la Mort joue du violon, à minuit, pour réveiller les défunts et les faire danser, à la lueur de la lune, les entrainant dans une folle sarabande où tous, marquis comme vilains, truands comme honnêtes gens, gambadent ensemble jusqu’à ce que le chant du coq leur intime l’ordre de regagner leurs tombes.

Zig et zig et zig, la mort en cadence

Voici ce poème d’Henri Cazalis, intitulé Égalité, Fraternité, publié sous le pseudonyme de Jean Lahor en 1875, inspiré par l’art macabre de la fin du moyen-âge :

« Zig et zig et zig, la mort en cadence
Frappant une tombe avec son talon,
La mort à minuit joue un air de danse,
Zig et zig et zig, sur son violon.

Le vent d’hiver souffle, et la nuit est sombre,
Des gémissements sortent des tilleuls ;
Les squelettes blancs vont à travers l’ombre
Courant et sautant sous leurs grands linceuls.

Zig et zig et zig, chacun se trémousse,
On entend claquer les os des danseurs,
Un couple lascif s’assoit sur la mousse
Comme pour goûter d’anciennes douceurs.

Zig et zig et zag, la mort continue
De racler sans fin son aigre instrument.
Un voile est tombé ! La danseuse est nue !
Son danseur la serre amoureusement.

La dame est, dit-on, marquise ou baronne.
Et le vert galant un pauvre charron.
Horreur ! Et voilà qu’elle s’abandonne
Comme si le rustre était un baron !

Zig et zig et zig, quelle sarabande !
Quels cercles de morts se donnant la main !
Zig et zig et zag, on voit dans la bande
Le roi gambader auprès du vilain !
Mais psit ! Tout à coup on quitte la ronde,
On se pousse, on fuit, le coq a chanté.
Oh ! La belle nuit pour le pauvre monde !
Et vive la mort et l’égalité. »

Cette injonction musicale, me rappelant que « tout est vanité », m’a convaincue de reprendre de toute urgence l’écriture de cette histoire annoncée, inspirée par cet orchestre magicien qui va me faire danser entre les lignes de mon prochain roman.

Danser entre les lignes, comme un petit rat de l’opéra

Je me souviens …

Quand j’étais gamine, sur la minuscule scène de la salle des fêtes de mon village, j’ai beaucoup dansé sur des chorégraphies que j’improvisais, portée par la grâce de musiques classiques célèbres.

J’écoutais les notes déclamer leur histoire sans paroles, les yeux fermés, puis je m’élançais et dansais à en perdre haleine, interprétant les partitions en fonction des émotions qu’elles suscitaient en moi.

Ces fabuleuses œuvres musicales sont gravées en ma mémoire, j’espère à jamais.

Je me souviens encore …

Quand, vêtue d’un costume folklorique hongrois confectionné par ma gentille grand-mère, des rubans multicolores voletant dans mes cheveux, j’improvisais une chorégraphie sur l’air d’une des Danses hongroises de Johannes Brahms, en accordant les mouvements de mon corps aux phrases musicales, intérieurement, j’inventais déjà des scenarios de romans.

Quelques villageois sympathiques m’applaudissaient, entretenant mon illusion d’être un jour un petit rat de l’opéra de Paris.

Écrire, c’est chorégraphier des histoires

Maintenant, les mots du vocabulaire technique, spécifiques à la danse classique, inscrits dans chaque cellule de mon corps, agissent comme des concepts stylistiques.

Ils nourrissent ma plume.

Elle ne se contente plus seulement d’assembler des lettres, des mots, des verbes, des formes grammaticales, mais elle préfère créer, non plus avec des gestes mais avec des éléments linguistiques, des attitudes, des positions, des battements, des temps et des contretemps, un grand écart ou une échappée belle, des enchainements, des glissades, une pirouette, un saut de chat, une révérence et des ronds de jambes, des sauts et des soubresauts, des arabesques et des valses.

Je me souviens toujours …

Ludmilla Tcherina et Jorge Donn, idoles de ma jeunesse

J’avais épinglé sur le mur de ma chambre d’enfant une affiche de Ludmilla Tcherina, en témoignage d’un espoir déçu et d’un rêve seulement retardé susceptible de se réaliser un jour.

L’affiche cohabitait avec celle de Jorge Donn, ce danseur étoile argentin, inspirateur et interprète génial des chorégraphies de Maurice Béjard.

Bien plus tard, en 1968, j’étais allée admirer Le ballet du XXème siècle interpréter Le sacre du printemps d’Igor Stravinski, chorégraphié par Maurice Béjard, au palais des Papes d’Avignon. Jorge Donn y était le danseur principal.

Cette nuit-là, dans la cour d’honneur du palais des Papes, enivrée par ces êtres souples comme des oiseaux dansant dans le ciel, j’ai pleuré d’émotion.

Ludmilla Tcherina, la carrière prestigieuse d’une merveilleuse danseuse

Je n’ai jamais eu le plaisir de voir danser Ludmilla Tcherina autrement que sur des écrans de télévision, mais je n’en étais pas moins admirative.

Ludmilla Tcherina, née, à Paris, le 10 octobre 1924, était la fille d’un prince russe et d’une intellectuelle française.

Un jour, Ludmilla avait dit : « À l’âge de cinq ans, je me souviens avoir tendu la main à quelqu’un… Comme cette personne ne réagissait pas, j’ai esquissé un geste d’offrande. Cela allait bien au-delà du simple mouvement : ce jour-là, j’ai eu la révélation de ce que pouvait être le geste : une libération des sentiments. Ensuite, chaque fois que je voulais exprimer quelque chose, je le faisais en dansant » …

… et, dans mes romans, chaque fois que je veux exprimer quelque chose, je le fais en laissant danser le langage à ma disposition.

Ludmilla Tcherina, danseuse étoile des ballets de Monte-Carlo, des ballets de Paris de Roland Petit, a interprété les plus grands rôles du répertoire classique sur les plus grandes scènes lyriques du monde, comme l’Opéra de Paris, la Scala de Milan, le Metropolitan Opera à New-York, le théâtre Bolchoï, en Russie, où elle interpréta le rôle de Giselle, dans cet émouvant ballet, titré Giselle.

Giselle …
Ce prénom me rappelle celui de Gisèle, celle que je nommais affectueusement : ma petite mère.

Giselle … Gisèle … deux figures tutélaires

Quand j’étais encore petite fille, ma Gisèle m’avait inscrite à l’école de danse locale.

Je n’aurais jamais manqué un seul des cours de cette école, pour rien au monde et quoi qu’il arrive.

Je ne remercierai jamais assez ma petite mère de m’avoir ouvert les portes de cette passion, nourricière encore aujourd’hui.

Parmi ce qu’il me reste de souvenirs de cette époque où danser prenait toute la place, ce qui est le plus marquant est cette sensation de légèreté du corps qui quitte la pesanteur, brise les carcans terrestres, et s’envole rejoindre des ondes invisibles le propulsant vers des ailleurs extraordinaires.

Edgar Degas, La classe de danse

Á cette même époque, toujours grâce à Gisèle, j’avais découvert les peintures d’Edgar Degas ; j’avais examiné chaque centimètre carré d’une reproduction de sa toile, La classe de danse, rêvant sur les postures des ballerines, leurs tutus en tulle blanc ceinturés à la taille par de grands rubans bleu ou jaune d’or, leur demi-pointes en satin.

Quand je me tenais bien droite à la barre, comme elles, veillant à mon port de tête, admirant mon reflet dans le grand miroir, je me glissais furtivement au sein de ce fascinant décor de Degas, et j’écoutais ses conseils.

Degas la classe de danse

Une école de danse classique sous le soleil des tropiques

Lorsque cette maman dut, par la force des choses, m’emmener vivre au Laos, la perspective de découvrir un nouveau monde prit le pas sur tout autre sentiment plus inquiétant.

J’étais adolescente ; je n’avais plus peur de rien ; l’aventure m’ouvrait ses portes ; je revins vite à mes premières amours, la danse, et, avec le soutien de l’Ambassade de France, j’ai créé MON école de danse !

J’ai eu des élèves, je les ai formées aux techniques que je connaissais, j’ai imaginé des chorégraphies, monté des spectacles où nous avons toutes été applaudies, petites danseuses indochinoises et françaises mêlées.

Un vrai bonheur et une expérience qui trouvent encore aujourd’hui un rôle salutaire dans ma pratique d’auteure.

La Danse macabre de Camille Saint-Saëns persiste et signe

Tandis que je vous confie tout ceci, Camille Saint-Saëns ne cesse pas de jouer sa Danse macabre, me priant de ne pas m’attarder ainsi, à errer dans les méandres en clair-obscur du passé, et de plutôt rejoindre mon personnage, Julius Lictor, laissé en plan sur son quai marseillais, de lui lâcher la bride pour qu’enfin il puisse permettre à l’âme de cet homme assassiné de venir danser avec lui et de lui révéler le nom de son assassin.

Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

Pour conclure, suivez du regard cette plume dessinant chaque lettre du célèbre poème de Charles Baudelaire :

Correspondances

La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
L’homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l’observent avec des regards familiers.

Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
— Et d’autres, corrompus, riches et triomphants,

Ayant l’expansion des choses infinies,
Comme l’ambre, le musc, le benjoin et l’encens,
Qui chantent les transports de l’esprit et des sens.

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