Sur un air de navaja
Je relis une ébauche d’un paragraphe du roman que j’écris en ce moment ; j’y montre mon héroïne, la profileuse renommée Lucrèce Camilleri, bien calée au creux de son canapé, s’apprêtant à regarder le film, Le privé, réalisé par Robert Altman, adapté, plus que librement, du roman policier de Raymond Chandler, The Long Goodbye, qu’elle a lu dans sa version française titrée : Sur un air de navaja.
Carabas, son chat angora turc, aussi blanc que les neiges du Kilimandjaro, vient de se pelotonner tendrement dans le creux de son cou, à la lisière de son doux menton, et ronronne avec conviction. Il observe les images commençant à grignoter l’écran ; dès que surgit un chat turbulent, miaulant à l’impératif, escaladant les meubles avec souplesse, galopant d’un bout à l’autre de l’image à toute vitesse, il se met à hurler de concert avec lui, les moustaches en avant et les oreilles aplaties comme des crêpes, prêt à anéantir l’ennemi !
10 minutes de folie et de rire !
J’ai moi-même visionné cette scène légendaire du film, en me laissant entraîner avec plaisir dans les années mythiques de l’âge d’or du roman noir, par la musique inspirée de John Williams. Encadrant le générique de début du film, on y voit le détective privé, Philip Marlowe, en proie aux caprices de son tyrannique chat roux :
Il est trois heures du matin ; son mignon Kitty le réveille sans ménagement et réclame à cor et à cri sa nourriture préférée, « a Curry cat food » ; il n’y en a plus !
Après avoir cherché en vain à convaincre ce bel animal de manger une pâtée d’une autre marque, tout en grommelant « Pourquoi tu ne rentres pas chez toi en Inde ? », Philip Marlowe sort dans la nuit pour aller lui en acheter au « neighborhood grocery store » ; il n’y en a plus !
Il se procure une boite pour chats d’une autre marque, espérant duper son capricieux félin ; de retour, il se saisit d’une boite vide dont le contenu a été dégusté la veille par ce chat exigeant qui l’a griffé sans vergogne, et verse le contenu de la nouvelle boite dans l’ancienne.
Le mistigri n’est pas dupe et, courroucé, s’enfuit en feulant, crachant et rugissant tel un lion enragé, dépité d’avoir laissé son antilope lui filer devant le museau.
Amusée par cette scène diablement drôle, j’en perçois le sens sous-jacent : le chat a mené l’homme par le bout du nez avant de lui fausser compagnie sans le moindre égard et il s’agit là d’une scène annonciatrice de ce qui va se jouer dans le film tout entier, où tout ne sera que manipulation, vengeance, et trahison.
Trailer
Une synchronicité fondatrice
Pourquoi ai-je eu l’idée de faire regarder ce film à mon personnage, Lucrèce Camilleri ?
Ces dix minutes de folie féline, fort réjouissantes, délibérément ajoutées par Robert Altman, (puisque dans Sur un air de navaja, le roman de Chandler, Marlowe n’a pas de chat), m’ont immédiatement fait penser à Carabas, le chat de Lucrèce, et j’ai tout de suite su qu’il s’agissait là d’une de ces synchronicités à prendre en compte pour étoffer le récit de la relation de Lucrèce avec son chat.
Raymond Chandler et les chats
Me voici donc confortée dans mes choix de stratégies d’enquêtes et de profilage, impliquant un rôle important du chat Carabas.
J’avais appris, en lisant les lettres que Raymond Chandler avait écrites, de 1950 à 1959 à des amis-écrivains, des éditeurs, des critiques littéraires, etc. qu’il adorait les chats et qu’il les avait aimés toute sa vie sans avoir jamais été capable de tout à fait les comprendre.
Chandler n’avait pourtant jamais transformé Taki, sa belle et intelligente chatte persane, noire comme la nuit, en actrice de ses romans, semblait-il ; je suppose donc que le réalisateur du film s’était inspiré de la description que Chandler faisait de Taki, dans un courrier adressé à James Sandoe, ce grand critique de romans policiers. le 23 septembre 1948 : « Notre chatte devient positivement tyrannique. Quand elle se trouve seule elle pousse des cris qui vous glacent le sang, jusqu’à ce qu’on accoure. »
Carabas, à priori nanti d’un calme olympien, va donc pouvoir, sous l’impulsion des événements, devenir aussi féroce qu’un tyran.
Taki, une chatte dépourvue d’instinct de cruauté
Dans une autre lettre écrite à Charles W. Morton, un journaliste, essayiste et humoriste, rédacteur en chef associé du magazine, The Atlantic Monthly, le 19 mars 1945, Raymond Chandler expliquait la raison d’être du prénom Taki attribué à sa magnifique persane, aussi noire que ses romans.
« Je l’appelle ainsi car elle a toujours été près de moi depuis que j’ai commencé à écrire, généralement assise sur le papier dont je voulais me servir, ou sur le texte que je voulais relire, parfois appuyée à la machine à écrire, ou bien seulement assise sur le coin du bureau à regarder par la fenêtre comme pour dire : Tu perds ton temps, mon pauvre vieux. »
Il écrivait aussi que Taki possédait cette qualité aussi rare chez les animaux que les humains, de n’avoir aucune cruauté, et que sa femme et lui ne l’échangeraient pas contre les gratte-ciel de Manhattan.
Chandler semblait très reconnaissant à Taki d’être « une bête aussi digne. »
« Taki ne tue jamais rien. Elle rapporte ses proies vivantes et vous laisse en faire ce que vous voulez. Ainsi elle a rapporté à la maison à diverses occasions une colombe, un perroquet bleu, et un gros papillon. […] Les souris l’ennuient, mais elle les attrape si elles insistent, et il faut après que je les tue. »
Carabas, lui aussi dépourvu de cruauté, va donc pouvoir, confronté à tous les dangers, défendre et protéger ses congénères à quatre pattes, quelle que soit leur espèce, de toute forme de sévices commis à leur encontre.
John Douglas, un fan des auteurs de romans policiers
Je me demande pourquoi j’ai fait de ma Lucrèce, de ma profileuse d’exception, une admiratrice des romans noirs américains des années 1940/1960 ?
La réponse est simple … C’est mon cas !
De plus, John Douglas m’a convaincue de leur importance intemporelle, ce qui m’a conduite à en persuader Lucrèce !
John Douglas, le maître à penser et mentor de Lucrèce, ce profileur de génie, ancien agent du FBI, estime que les auteurs de romans policiers ont été les « premiers à esquisser des profils comportementaux de criminels et à utiliser des techniques proactives pour dénicher des coupables, » comme il l’affirme dans son livre, « Mind hunter ». Il s’en explique ainsi :
« C’est à la fin des années 1970 et au début des années 1980 que nous avons commencé à approfondir méthodiquement le travail effectué par l’unité de sciences du comportement du FBI, qui est ensuite devenue l’unité d’aide aux enquêtes.
Bien que la plupart des livres qui relatent et glorifient notre travail, comme le célèbre « Silence des agneaux » de Thomas Harris, soient quelque peu fantaisistes et sujets à des exagérations, il est clair que nos origines remontent aux romans policiers plutôt qu’aux crimes réels. »
De la littérature policière à la réalité criminelle
« Le chevalier Auguste Dupin, le détective amateur mis en scène par Edgar Allan Poe dans Double assassinat dans la rue Morgue, a probablement été le premier à esquisser un profil comportemental du criminel. Cela a aussi été la première fois que l’on a utilisé une technique proactive pour dénicher le réel coupable et défendre un innocent emprisonné à tort.
C’est Sherlock Holmes, le personnage de Sir Arthur Conan Doyle, qui a donné sa renommée mondiale à cette forme d’analyse désormais utilisée dans les enquêtes criminelles. Le plus beau compliment que l’on puisse nous faire est de nous comparer à ce personnage de roman. Ce n’est que plus d’un siècle après la « rue Morgue » et cinquante ans après Sherlock Holmes que la technique du profil psychologique a quitté la littérature pour entrer dans la réalité. »
Lucrèce Camilleri est donc en phase avec ces auteurs ayant bien mérité de passer à la postérité et de faire école. Elle va œuvrer sans complexe pour appliquer leurs méthodes de profilage et élaborer, avec son capitaine, Julius Lictor, des stratégies proactives.
Au préalable, je suis bien évidemment en train de les élaborer moi-même, et c’est, entre autres, ce qui me passionne dans le fait d’écrire des polars : mener l’enquête et savoir que, si parfois je tombe en panne d’inspiration, je peux alors fermer les yeux, éteindre ma raison, lâcher la bride à mes personnages-enquêteurs, les laisser prendre la main et me surprendre.
Tout ceci a lieu durant le premier jet de l’écriture où il y a des plans, des scénarii, des profils de personnages, des décors, des ambiances, mais aussi des essais et des erreurs, des coups de pouce du destin, de la magie, des sentiments et des émotions venant conforter ou infirmer les décisions prises.
Ce qui fait la saveur d’un écrivain selon Raymond Chandler
Raymond Chandler dans sa lettre du 7 mars 1947 à Mrs. Robert J. Hogan, éditrice de magazine, enseignante et correspondante littéraire américaine, mariée à l’écrivain de récits de Pulp Fiction, Robert J. Hogan, disait :
« On ne sait jamais où en est l’histoire avant d’avoir fini le premier jet, c’est pourquoi je considère toujours ce premier jet comme un matériau brut. Ce qui dedans semble vivant, c’est ce qui va. On ne peut pas combiner une histoire ; il faut la distiller.
[…]
J’affirme qu’on ne peut pas fabriquer un écrivain. Se préoccuper de style ne suffit pas. La saveur de ce qui fait un écrivain n’est pas affectée de façon sensible par toutes les révisions et le polissage que l’on voudra. C’est le produit de la qualité de ses émotions et de ses perceptions ; c’est la faculté de les transcrire sur le papier qui fait l’écrivain. »
C’est tellement vrai !
Mes chats, l’émotion au sommet
« La saveur de ce qui fait un écrivain … le produit de la qualité de ses émotions et de ses perceptions … la faculté de les transcrire sur le papier », ces phrases me font réfléchir.
En cette étape délicate où je me concentre pour décrire en détail le caractère du chat Carabas et la qualité particulière du duo qu’il forme avec Lucrèce, le mot émotion prend tout son sens.
Qu’est-ce qui m’émeut tant chez Carabas, qu’est-ce qui fait perler quelques larmes au coin de mes yeux lorsque je décris la complicité fusionnelle de ces deux personnages ?
Mes chats, bien sûr !
Je vous l’ai déjà dit, je les ai mis en scène dans mes divers livres, sous d’autres noms, et, même s’ils n’y sont pas des reproductions fidèles des miens, ont des pelages différents, des caractères moins humanisés, et n’y jouent que des petits rôles, je les ai toujours érigés au noble statut de personnage à part entière.
Carabas, du conte de fée au roman noir
J’ai inventé Carabas, dans le roman « La clinique du lendemain », parce que je voulais un chat portant le nom d’un animal célèbre dans les contes de fée de notre enfance.
Carabas s’y est vite imposé autrement qu’une marionnette destinée à servir de prétexte à une évocation du conte, Le chat botté, et se révèle, depuis, être un protagoniste essentiel d’un roman noir.
Taki et Carabas, l’union sacrée
Je suis assise devant mon ordinateur et je contemple la photographie de Taki, toute noire, ses yeux jaune orangé brillant de confiance, alanguie dans les bras de Raymond Chandler.
Je m’abandonne au rêve.
Mon imagination prend le pouvoir et me projette dans les années 1948, date de ma naissance, comme par hasard, mais aussi date où fut prise cette photographie de Raymond Chandler, dédicacée à James Sandoe : « Cher Sandoe, j’ai dû tenir la queue de Taki et l’empêcher de bouger. Raymond Chandler, La Jolla, 14/09/1948. »
Je ne parviens pas à quitter des yeux cette émouvante photographie en noir en blanc, prise par John Engstead pour le magazine américain Harper’s Bazaar.
Alors la magie entre en action ! L’union sacrée entre Carabas, le chat blanc, et Taki, la chatte noire, s’opère, sous le regard attendri de Raymond Chandler et du mien.









