Là où plane l’âme de Rocambole : quand la providence s’en mêle

septembre 30, 2026

Là où plane l’âme de Rocambole : Quand la providence s’en mêle

J’ai déjà indiqué, dans l’à-propos de mon site web, que la providence m’avait guidée vers la cité médiévale de Simiane la Rotonde pour une raison précise ; j’y avais trouvé une écurie à louer pour héberger Anico, le poulain que je venais d’acquérir ; sans cette nécessité, jamais je ne serais venue ici, j’en suis persuadée, à moins que …

Peut-être était-ce inscrit dans ma destinée ?

Avant notre installation à Simiane – Anico dans sa nouvelle écurie et moi dans une maisonnette en lisière d’un odoriférant champs de lavandins — un autre cheval m’avait permis de découvrir ce village de caractère construit au XIIème siècle.

En bonne compagnie d’autres cavaliers, montée sur un étalon lusitanien baptisé Gorone, je trottais et galopais sur les chemins de traverse nous conduisant de Apt à Simiane la Rotonde.

Un mirage venu du Moyen Âge

Gorone était vraiment superbe, avec sa fière encolure, sa robe toute blanche signifiant qu’il était entré dans son âge mur, ses grands yeux noirs ornés de longs cils soyeux, ses allures robustes et graciles à la fois ; il m’emportait sur son dos souple au rythme agréable de ses pas équilibrés, à mon écoute et moi à la sienne.

En fin d’après-midi, après avoir franchi le lieu-dit L’Aramelle, un village perché couronné par un château flanqué d’une majestueuse rotonde apparut, tel un mirage, au détour d’un sentier sinueux, se détachant sur un remarquable ciel bleu outremer, m’offrant un spectacle inoubliable.

Cette apparition surprenante souleva immédiatement un pan secret de ma mémoire, éveilla un souvenir enfoui en mon cerveau depuis des siècles.

C’était comme si j’avais déjà vécu en ce haut lieu de l’histoire provençale.

Je ne savais pas encore que j’y habiterais bientôt.

Comment naquit ma trilogie Enlila

Quand le moment de ce grand chambardement fut arrivé et consommé, une nouvelle vie commença, embellie d’une sécurité affective réconfortante qui me permit, quelques années plus tard, d’entrer en écriture comme si j’entrais en religion.

Ma trilogie Enlila naquit en ce fief qui devint élément de décor dans le second tome de « L’Astrocyte 218 », et dans le troisième, « Le sacre de Cydonia ».

Dans l’un, on assiste à un marathon où Enlila Apkallu, tout en courant, est projetée dans une vie antérieure en tant que Anne de Simiane, épouse de Balthazar de Simiane, seigneur de La Coste, de nobles personnes ayant réellement existé au XVIème siècle.

Dans l’autre, on rencontre Rocambole, bien vivant, en compagnie des autres héros les plus populaires de la littérature policière, en quête de nouveaux auteurs, dans la pyramide à degrés en cristaux de roche, destinée à les abriter pour l’éternité.

Dans la personnagothéque Sag.du.a – Sipa.zi.an.na

Dans « le salon où l’on cause », écoutons Marco Niccolopo discuter avec Cydonia des auteurs ayant fait passer à la postérité Rocambole et Colomba, Ponson du Terrail et Prosper Mérimée : « Colomba, ton auteur s’était passionné pour ce village de Simiane, tu viens de me le confier ! Et l’auteur de Rocambole, Ponson du Terrail, y habitait ! Du reste, en ce lieu-dit, il y a toujours une maison qui porte son nom ! » 

Regardons Rocambole, nostalgique, y relire pour la énième fois, ces moments du roman, Les chevaliers du clair de lune, où Ponson du Terrail, l’auteur qu’il s’était choisi, l’y avait décrit en ces termes :  » Vêtu d’un gros paletot marron, les yeux abrités par des lunettes vertes, cet homme, dont il était difficile de préciser l’âge, avait le visage couturé de cicatrices profondes dont on ne pouvait déterminer l’origine. Étaient-ce des brûlures ? Était-ce le résultat d’une petite vérole épouvantable ? Nul n’aurait pu le dire. »

En moi cherchait à s’imposer cette idée que certains trouveraient saugrenue : j’avais été Anne de Simiane, cinq cent douze ans plus tôt et j’avais vraiment connu Rocambole.

Rocambolesque rencontre

Quand on m’apprit que Pierre Alexis Ponson du Terrail avait grandi, vécu et écrit dans ce village, j’ai pensé que le destin m’avait guidée jusqu’ici pour enfin concrétiser ce désir d’écrire m’obsédant depuis longtemps, sans que je passe à l’acte.

Un joyeux coup du sort, cette fois !

Dans la foulée, j’ai lu avec ferveur les neuf romans racontant les aventures de Rocambole.

C’était comme si l’âme de cet homme, décédé en 1871, m’attendait ici, souhaitant que je prenne sa relève en écrivant des histoires où il y aurait, comme dans ses feuilletons, « des héros vengeurs, des serviteurs fidèles, des femmes fatales, des assassins prêts à tous les crimes, des voyages imaginaires et fantastiques », le tout enrobé d’une touche stylistique « rocambolesque » perpétuant le genre qu’il avait créé et qui avait fait entrer le mot « rocambolesque » dans la langue française.

Le vicomte Ponson du Terrail, l’un des plus grands feuilletonistes du XIXème siècle

Avant mon emménagement à Simiane, je n’avais pas lu d’écrits de Ponson du Terrail mais, comme à peu près tout le monde, j’avais entendu parler de Rocambole grâce à ce terme « rocambolesque » évoquant des aventures colorées de rebondissements, d’extravagances et d’invraisemblances.

Ma curiosité piquée à vif m’entraina à me documenter sur cet écrivain.

Ponson du Terrail était né le 8 juillet 1829 à Montmaur, dans le château des Terrail situé dans les Hautes-Alpes, propriété de son grand-père.
Pierre Alexis passa sa jeunesse aux côtés de son frère Henri et de sa sœur Hortense. à Simiane-la-Rotonde, où sa famille était enracinée depuis 1575, puis il fit ses études au lycée d’Aix en Provence, avant de se lancer à la conquête de Paris.

Ponson du Terrail et Rocambole, tel romancier, tel personnage

Cet homme renommé, malgré des débuts difficiles, devint l’un des quatre plus grands et plus productifs des feuilletonistes du XIXe siècle ; il a écrit plus de deux cents romans feuilletons en vingt ans. Neuf d’entre eux contèrent les aventures de Rocambole, avec succès, comme en témoigne cet impressionnant tirage du roman feuilleton, Le Dernier mot de Rocambole, dépassant les cent mille exemplaires ! Avec Alexandre Dumas, Paul Féval et Eugène Sue, il faisait partie du quatuor qui a donné ses lettres de noblesse au roman-feuilleton.

En 1857, le directeur de La Patrie, journal bonapartiste, commanda à Ponson du Terrail un feuilleton captivant, apte à faire se réabonner ses lecteurs ; il commença donc par inventer le titre, Les Drames de Paris, augurant un cycle dont le premier roman s’intitula L’Héritage mystérieux, celui que je lus en premier.

Rocambole, enfant trouvé et corrompu

Je m’étais fait un a priori erroné de Rocambole, celui d’un gentilhomme, défenseur du bien, toujours prêt à voler au secours des faibles et des pauvres, une sorte de Zorro !

Je fus vraiment surprise quand, en lisant L’héritage mystérieux, mettant en scène Rocambole pour la première fois, je fis connaissance avec un petit voyou, « un bambin de douze ans, malicieux et insolent, déjà corrompu », un môme gouailleur, dénué de tout scrupule, qui devint l’associé d’un grand criminel, Sir Williams, avant de l’assassiner pour prendre sa place !

Voici ce passage :

« Le débardeur était une femme, une vieille grondeuse et acariâtre, à moitié homme, ayant une grosse voix enrouée, portant des sabots et un manteau de caoutchouc en tout temps. Elle était seule avec un bambin de douze ans, malicieux et insolent, déjà corrompu, et qu’on surnommait Rocambole. Rocambole était un enfant trouvé ; un soir, il était entré dans le cabaret, s’était fait servir à boire et à manger, puis avait voulu s’en aller sans payer. La vieille l’avait pris au collet, une lutte s’était engagée, et, s’armant d’un couteau, Rocambole allait tuer la cabaretière sans plus de façon, lorsqu’il se ravisa : – La mère, dit-il, tu vois que je suis une pratique finie et que je pourrais te refroidir et emporter ton magot. D’ici à demain, personne n’en saurait rien. Mais tu n’as peut-être pas vingt francs dans ton comptoir, et je préfère m’associer avec toi. Et comme la vieille, toute tremblante encore, regardait avec stupeur cet effronté, il poursuivit avec un grand calme : – J’ai déjà eu des affaires avec la rousse, la correctionnelle m’a pincé. Tel que tu me vois je sors de la colonie pénitentiaire, ou plutôt j’ai filé… Ça m’est égal d’être repincé, vu que je n’ai pas le sou ; mais tu ferais une bonne affaire de me prendre. Tu es seule et tu es vieille ; quoique voleuse, tu ne vaux pas cher à l’ouvrage, et je te donnerais un bon coup de main, moi. Ce langage, d’une cynique franchise, plut à la cabaretière ; elle adopta Rocambole, qui devint un associé réellement fidèle et l’appela maman avec une sorte de tendresse égrillarde. »

La métamorphose de Rocambole

Ce n’est qu’après son enfermement au bagne que Rocambole se métamorphosa en justicier ! 

Il se repentit, se mit au service du bien, à protéger les innocents, à déjouer les complots des méchants, et devint un héros invincible, semblable à ce que sera, plus tard, Arsène Lupin, le « gentleman cambrioleur ».

Rocambole, un homme aux talents universels

Rocambole était devenu un vrai héros de fiction, un véritable athlète, sachant manier l’épée ou le pistolet, monter à cheval par tous les temps, se battre, résister à la douleur ; il était capable de changer de nom, de rang, d’apparence, d’accent, même d’habit, pour faire bonne mine dans tous les milieux et pouvoir ainsi manipuler les pires criminels et les entrainer dans les pièges les plus sophistiqués.

Les chevaux à l’honneur au Second Empire

Un tel héros était naturellement cavalier et, dans les romans feuilletons du Second Empire, les déplacements quotidiens, les poursuites, les évasions, les courses nocturnes, se faisaient à cheval ou en voitures hippomobiles ; berlines, calèches, coupés, phaétons et autres modèles, tirés par de magnifiques chevaux, enjolivaient les rues pavées des cités et les chemins terreux des campagnes.

En lisant L’héritage mystérieux, je me suis retrouvée à mon aise, projetée dans ces époques où la vie sans cheval était inconcevable et où mon amour inconditionnel de ces équidés merveilleux, si intelligents, et si sensibles, y trouvait son compte.

Je me suis amusée à calculer le nombre de fois où le mot cheval était écrit dans L’héritage mystérieux :
149 mots « cheval » trouvés dans 620 pages !
149 fois où j’ai pu penser à mes propres chevaux, évanouis dans les ombres du passé !

Voici quelques une de ces phrases sur lesquelles je me suis attardée :

« Tâchez d’arriver tard, la nuit, à cheval, comme un héros de roman ; demandez l’hospitalité à la façon d’un personnage de Walter Scott, et tout ira pour le mieux. »

« Le baron avait trente ans ; il appartenait à cette génération de gentilshommes dont le sport prend la vie tout entière et qui ont des maîtresses comme ils ont des chevaux. M. d’O… aimait Baccarat à peu près comme on aime un cheval ; il y avait dans cette affection beaucoup d’habitude et un peu d’orgueil. »

« Le cheval de sir Williams était une vaillante bête pleine de feu, et, bien qu’il eût fait la veille une longue course, le baronnet avait résolu de le monter ce jour-là de préférence aux chevaux de M. de Lacy. Le chevalier avait dans ses écuries une petite jument limousine très douce, chassant très bien et qu’il montait quelquefois. »

Anico, mon éternelle nostalgie

Je me dois de vous parler d’Anico, ce poulain pur-sang lusitanien grâce auquel j’étais venue vivre en ce pays que j’avais peut-être parcouru à cheval en des temps très anciens.

Je l’ai trop aimé ; je l’ai bercé et cajolé comme un enfant ; j’ai dormi allongée contre son flanc ; j’ai toiletté sa belle robe grise des heures durant ; lorsque j’ai commencé son dressage, il était heureux d’en faire un jeu, d’y révéler son intelligence ; il m’a accordé sa confiance et puis … un jour … tandis que lui et moi jouions ensemble et qu’il exprimait son exubérance de jeune cheval, le rapport de taille avec moi s’étant inversé, le danger a pointé le bout de son nez et a tout gâché !

Un accident pourtant bénin … des conseils alarmistes … un diktat incontournable : envisager la castration ou la séparation !

J’ai refusé la mutilation.

Anico s’en est allé. Quand il a grimpé dans ce van de malheur, un hennissement d’inquiétude m’a terrassée. Je l’entends encore me griffer le cœur. Mes larmes furent intarissables et je n’ai plus jamais approché un cheval.

Toujours la providence

J’aurais pu abandonner ce village à ce moment-là, ma peine était infinie, mon rêve s’était écroulé, plus rien ne devait pouvoir me retenir.

Pourtant, la providence ne voulut pas lâcher la perche qu’elle venait de me tendre. Elle me combla de grandes joies et d’espoirs fous me persuadant de rester en ce lieu chargé d’histoires où l’esprit de Rocambole réussit à me faire prendre la plume à mon tour.

Une voix résonne en mon esprit et affirme : « Quand tout est perdu, il reste l’audace ! C’est au moment où le filet se resserre qu’il faut briser les mailles.» C’est la voix de Rocambole qui m’encourage et semble me donner raison.

Capturée sur le cheval de Rocambole

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